Vendredi 21 décembre 2001. Dans quelques heures, je reprends
l'avion en direction d'Alger, puis de la France. Depuis presque une semaine, je suis dans
les camps de réfugiés sahraouis, en plein désert, dans la région de Tindouf, en
Algérie. Etape nécessaire pour bâtir un projet -pour les prochaines nuits atypiques de
Langon qui auront lieu en août 2002. J'ai la chance de faire partie d'un groupe de quatre
français, emmené par Mathieu Liegeois, dont la mère, Régine Villemont, militante de la
cause sahraouie depuis plus de 20 ans est secrétaire générale de l'association des Amis
de la République Arabe Sahraouie Démocratique.
Notre groupe a été
reçu très officiellement par la RASD, qui a organisé notre séjour et a préparé un
programme très riche de rencontres. Nous avons ainsi été reçus par Mohammed Abdelaziz,
président de la RASD et secrétaire général du Front Polisario (Front pour la
Libération de Saguia el Hamra et Rio de Oro) et nous avons pu nous rendre dans les quatre
camps de réfugiés -les Willayas de Layounne, Aousserd, Smara et Dakhla- où nous avons
rencontré de nombreuses personnalités politiques, des représentants de la société
civile, des responsables associatifs, des familles de réfugiés et de disparus, des
médecins ainsi que des poètes et des musiciens.
Les camps de réfugiés
Suite à la marche verte et à l'invasion militaire du Maroc, en 1975,
puis à l'intensification de la guerre (bombardements de la population au Napalm,
destructions et empoisonnement des puits, massacres du bétail, etc. ), des milliers
de Sahraouis se sont réfugiés, dés le début de l'année 1976, en Algérie, dans la
région de Tindouf. Cent quatre-vingt mille personne vivent aujourd'hui dans les camps,
dans des conditions de vie particulièrement éprouvantes. La hamada de Tindouf, plateau
de sable et de cailloux extrêmement aride, est l'un des déserts le plus hostile du
Sahara. Les températures peuvent atteindre 48° à l'ombre en été - en cette saison,
les avions ne peuvent atterrir sur l'aéroport de Tindouf qu'entre minuit et 3 heures du
matin- et descendre à -10° la nuit en hiver.
En 1976, dès l'arrivée des premiers réfugiés, la RASD
-officiellement créée le 27 février 1976 à Bir Lahlou- démarre un programme
d'organisation des camps visant à assurer les services de base (approvisionnement en eau
et nourriture, hygiène, santé, éducation, etc. ).
Vingt-cinq ans après, les progrès sont considérables : écoles,
crèches, maternités, hôpitaux, centre pour handicapés mentaux (à Smara), système de
réservoirs d'eau, panneaux solaires pour l'électricité, etc. Les premières
petites boutiques, dans lesquelles on peut acheter quelques produits de base, ont même
fait leur apparition il y a quelques années. Malgré ces améliorations, dues au soutien
de l'Algérie, aux aides des organisations humanitaires (couvertures, vêtements,
nourriture, etc. ) et aux qualités d'organisation des Sahraouis, la vie dans les
camps demeure encore très précaire.
Le rôle des femmes
Par choix politique -le projet social de la RASD encourageait la
participation des femmes aux prises de décision - et par nécessité pratique- les hommes
étaient engagés dans la lutte armée-, les femmes jouent un rôle important dans la
société sahraouie moderne. Créée en 1979, à l'initiative du Front Polisario, l'Union
Nationale des Femmes Sahraouies se charge de l'encadrement et de la formation des femmes.
Elles sont aujourd'hui investies dans tous les domaines de la société (éducation,
santé, artisanat, etc. ) et plusieurs d'entre elles occupent des postes à
responsabilité politique, comme Mariam Salek H'Mada, ministre de la Culture et des
Sports, ou Khadija Hamdi, députée chargée de l'information, de la culture et de
l'orientation des femmes.
La question des disparus
Depuis que le Maroc a envahi l'ancienne colonie espagnole, des centaines de
Sahraouis ont été arrêtés arbitrairement et sont aujourd'hui portés disparus. Il y a
deux jours, nous étions à Dakhla, le camp le plus éloigné de Tindouf, que l'on atteint
en 4X4 après trois heures de mauvaises pistes, de sable et de rocaille. Nous avons été
reçus, sous la khaima (tente), par la famille de Mohammed Daddach, considéré jusqu'à
sa récente libération, comme le plus ancien prisonnier politique sahraoui. Le moment est
émouvant. Arrêté en 1979, condamné à mort en 1980, Mohammed Daddach vient d'être
libéré, il y a à peine quelques jours, sous la pression des organisations
internationales de défense des Droits de l'Homme, après avoir passé vingt-deux ans à
la prison centrale de Kénitra, au Maroc. Sa mère ne cache pas sa joie de savoir son fils
libéré, mais n'oublie pas pour autant la situation du peuple sahraoui : "nous
sommes tous des prisonniers tant que nous ne sommes pas libres sur notre terre".
Aujourd'hui nous sommes dans la willaya d'Aousserd. Assises face à nous,
quatre femmes sahraouies, enveloppées dans leur voile, serrées les unes contres les
autres, comme en témoignage de leur solidarité féminine, racontent leur histoire et
évoquent "leur" disparu : fils, mari, frère ou père. Fatima est la plus
jeune, son père a été arrêté en 1976 : "je n'ai jamais connu mon père,
raconte-t-elle. Il a laissé deux enfants, mon frère et moi. Nous n'avons jamais eu de
ses nouvelles. Je veux savoir la vérité".
Pour les familles qui sont sans nouvelles de l'un des leurs depuis 25
ans, la situation est intolérable et insoutenable. Absellam Omar Leticene, président de
l'AFAPREDESA, l'association des Familles des Prisonniers et Disparus Sahraouis, mène
depuis des années un combat inlassable pour faire éclater la vérité. Il recueille
patiemment des informations sur les disparitions, publie la liste des disparus, apporte
son soutien aux familles.
Profitant de notre rencontre, il nous montre des photographies de
Sahraouis au corps tuméfié. Ils ont été victimes de la répression des forces
marocaines suite aux manifestations de Smala du 17 novembre dernier. Pour ceux qui sont
restés dans les territoires occupés, ainsi va la vie : domination marocaine,
discrimination quotidiennes et violences policières.
La vie dans les territoires
occupés
Hassana est notre accompagnateur officiel durant notre séjour. Il est
né à Layounne en 1968, à l'époque où le Sahara Occidental est une colonie espagnole.
En 1975, le Maroc envahit et occupe militairement le pays : "dans les territoires
occupés, explique-t-il, on subissait tous les jours la répression policière, des
contrôles, des interrogatoires. On n'avait pas le droit de faire, de dire ou de partir
où l'on voulait. Les policiers nous confisquaient régulièrement ce que nous avions.
Dans une file d'attente, les Marocains passaient toujours devant les Sahraouis. A l'école
aussi, nous étions victimes de brimades. Les professeurs délaissaient les élèves
sahraouis et ne s'intéressaient qu'aux élèves marocains. Il y avait même des agents de
la sécurité marocaine qui étaient présents dans les collèges. Si un élève sahraoui
venait à manquer la classe -même pour une raison de santé- il était interrogé à son
retour par la sécurité marocaine".
En 1987, les Marocains l'obligent, comme tous les jeunes sahraouis
entre 18 et 29 ans, à vivre dans la région de Fez. Il n'est alors autorisé à revenir
qu'une fois par an dans les territoires occupés, voir ses parents et sa famille. En 1990,
refusant de subir davantage la domination marocaine, il décide, avec cinq camarades de
passer la frontière entre le Maroc et l'Algérie et de rejoindre le Front Polisario.
Les ambiguïtés françaises
Par les hasards du calendrier, notre séjour fait suite à la venue,
mi-novembre, dans les camps de réfugiés, de Danielle Mitterrand, présidente de
France-Libertés. Depuis de nombreuses années, elle milite pour le droit à
l'autodétermination du peuple sahraoui, ce qui n'est pas pour plaire au Maroc qui lui
refusera l'entrée dans les territoires occupés. Quelques jours plus tard, Jacques Chirac
est en déplacement dans le Maghreb. Arrivant au Maroc, il se croit obligé de rassurer
"son ami le roi" et reprend la terminologie officielle du royaume, parle des
provinces du sud", niant du même coup l'occupation marocaine.
Une prise de position quelque peu surprenante pour un pays membre du
Conseil de sécurité de l'ONU et dont les médias français ne se sont pas fait l'écho !
Lors de notre séjour, nos amis sahraouis évoquent de nombreuses fois les déclarations
de Jacques Chirac, tout en prenant garde de bien distinguer les positions de la France
officielle et celle du peuple français ! Et tout en rappelant qu'un règlement de la
question sahraouie ne peut se faire sans la participation active de la France !
Un problème de décolonisation
La question sahraouie relève fondamentalement d'un problème de
décolonisation non résolu. Elle illustre également l'incapacité de l'ONU à faire
respecter le droit international et les compromissions de la France ou de l'Espagne avec
le Maroc. Colonie espagnole depuis la fin du XIXe siècle, le Sahara Occidental malgré
les nombreuses résolutions de l'ONU depuis les années soixante, est le dernier pays
d'Afrique à n'avoir pas encore accédé à l'indépendance. Pendant la première moitié
du XXe siècle, des mouvements de résistance voient le jour, entraînant une répression
terrible de l'occupant colonial. Ainsi en 1912, les Français, prêtant main-forte aux
Espagnols, détruisent complètement la ville de Smara, y compris sa célèbre
bibliothèque riche de 5000 manuscrits. Il faut toutefois attendre les années cinquante
et le mouvement des indépendances en Afrique pour que s'organise réellement un premier
mouvement indépendantiste. Paradoxalement, l'indépendance du Maroc (en 1956), de la
Mauritanie (en 1960) et de l'Algérie (en 1962) a pour effet de neutraliser le mouvement
national sahraoui jusqu'en 1968, date à laquelle s'organise un mouvement clandestin, le
Mouvement de Libération du Sahara.
La première manifestation nationaliste a lieu le 17 juin 1970 à
Layounne. Elle est sévèrement réprimée, son leader Mohamed Bassiri est tué et des
centaines de militants sont persécutés et emprisonnés. Trois ans plus tard, le 10 mai
1973, un groupe de jeunes intellectuels crée le Front Polisario, chargé de lutter pour
la libération et l'indépendance du Sahara espagnol. Dix jours plus tard, a lieu la
première opération militaire de l'Armée de Libération Populaire Sahraouie, dans le
nord du pays. Dans la région de Smara, une petite troupe mal armée d'une dizaine de
combattants, dirigée par El Ouali, s'empare d'un poste militaire espagnol.
L'année 1974 marque un tournant. Dans le courant des années soixante,
l'ONU a pris de nombreuses résolutions incitant l'Espagne à décoloniser le Sahara
Occidental et à organiser un référendum. L'Espagne dont la position sur le plan
international devient difficile, s'engage à l'organiser avant juillet 1975. Mais Hassan
II, qui doit faire face à des difficultés politiques intérieures, s'oppose à tout
projet de référendum. En dépit de nombreuses préconisations de l'ONU et de l'avis de
la cour internationale de justice de La Haye, qui rejette les prétentions marocaines ou
mauritaniennes, l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie signent le 14 novembre 1975, les
Accords de Madrid, organisant le retrait de l'Espagne et la partition du Sahara Occidental
entre le Maroc et la Mauritanie.
L'invasion marocaine
Le Maroc, qui s'est engagé militairement avant la signature de cet accord, a
envahi le Sahara espagnol dès le 31 octobre 1975. Quelques semaines plus tard, le 10
décembre, la Mauritanie entre en guerre. Le 27 février 1976, à Bir Lahlou, près de
Tindouf, le secrétaire général du Front Polisario proclame la création de la
République Arabe Sahraouie Démocratique. Le premier gouvernement de la RASD est formé
le 4 mars 1976, sous la présidence de Mohammed Lamine. Les Sahraouis mènent alors de
front lutte armée et négociations politiques. Le 5 août 1979, la Mauritanie renonce à
ses prétentions sur le Sahara occidental tandis que la RASD devient membre de
l'organisation de l'Unité Africaine le 22 février 1982, entraînant le retrait immédiat
du Maroc. Pou contenir les combattants sahraouis, dont la mobilité est déconcertante, le
Maroc construit un mur de 2000 kilomètres qui a pour effet de transformer le conflit en
guerre de position.
Après dix-huit années de guerre, un plan de paix est adopté en 1991
par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. En septembre 1991, le cessez-le-feu entre
eu vigueur et la mission des Nations Unies pour le Référendum du Sahara Occidental
(MINURSO) est censée préparer le référendum d'autodétermination par lequel la
population du Sahara Occidental aurait à choisir entre l'indépendance et l'intégration
au Maroc. Dix ans après la date prévue (février 1992), le référendum n'a toujours pas
eu lieu. Le Sahara occidental est encore sous occupation marocaine, la répression de sa
population et le pillage de ses ressources naturelles (phosphates, réserves halieutiques
et pétrole plus récemment) continuent en toute légitimité et en toute impunité !
Une seule voie :
l'autodétermination
Face à l'enlisement de la solution référendaire, le mandat de la
MINURSO a été prolongé jusqu'en février 2002. James Baker, représentant personnel de
Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies, a cru bon de faire la proposition
dite de la troisième voie, celle de l'autonomie relative, correspondant en fait à
l'intégration au Maroc. Elle a immédiatement été rejetée par le Front Polisario, qui
souhaite s'en tenir au référendum initial. Si aucune solution conforme aux droits du
peuple sahraoui à l'autodétermination n'est trouvée rapidement, les dirigeants du Front
Polisario, en premier lieu son secrétaire général, ne cachent pas le risque d'une
reprise possible d'un conflit armé, sous une forme de guerre "classique" ou
sous une forme plus radicale. Il y a deux jours, le walid de Dakhla, Bachir Mustapha
Sayed, frère de El Ouali, nous rappelait notamment que le Front Polisario n'avait jamais
usé du terrorisme et qu'il ne s'était jamais attaqué à des objectifs civils. Mais
"25 ans de camp de réfugiés, ajouta-t-il, peuvent faire naître des réactions
radicales et intégristes chez les jeunes générations". Personnes au Front
Polisario - en tout cas de ceux que nous avons rencontrés- ne souhaite la reprise de la
violence, mais personne ne l'exclut, si les voies pacifiques de négociation qui ont été
choisies ne conduisent pas rapidement le peuple sahraoui sur les chemins de la liberté et
de l'indépendance.