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La musique en Albanie : notes de voyage par Patrick Lavaud En préparation de la
9ème édition des Nuits Atypiques de Langon (27-30 juillet 2000), Patrick
Lavaud a effectué à l'automne 1999 un voyage de quelques jours à Tirana et
dans le sud de l'Albanie. Il livre ici quelques réflexions sur ce pays et sa
musique. Un pays oublié Avec la guerre du Kosovo, l'Albanie est entrée de plein fouet dans l'actualité internationale de ces derniers mois et nombreux sont ceux qui ont " découvert " ce petit pays montagneux des Balkans. Bordée par l'Adriatique, entourée par la Grèce, la Macédoine et la Yougoslavie, l'Albanie (Shqipëri en Albanais) est sans doute le pays aujourd'hui le plus méconnu d'Europe. La raison est simple. Pendant quarante-cinq ans, "le pays des aigles" est resté coupé du reste du monde et il a fallu attendre 1990, date de la fin de la dictature communiste imposée en 1945 par Enver Hoxha, pour que s'ouvrent enfin ses frontières. L'Albanie est un pays récent. Son indépendance, proclamée le 28 novembre 1912, par l'Assemblée de Vlorë, ne fut reconnue à Londres, par les grandes puissances, que le 29 juillet 1913 qui décidèrent d'amputer l'Albanie de la moitié de son territoire ethnique, annexée à la Serbie, à la Grèce et au Monténégro. Trois millions d'Albanais vivent aujourd'hui en Albanie, presque autant à l'étranger notamment au Kosovo et en Macédoine. Et comme dans les Balkans les choses ne sont jamais simples, on trouve une importante communauté grecque (entre 100 000 et 200 000 personnes) dans le sud du pays et une plus petite communauté macédonienne, à l'est du pays, près du lac Ohrid. Sans parler des autres minorités comme les Tsiganes ! La dernière dictature communiste d'Europe. L'étranger qui met les pieds pour la première fois aujourd'hui en Albanie a du mal à croire qu'il est toujours en Europe, à deux heures d'avion de Paris. Il est immédiatement frappé par ce qu'il voit : l'aéroport international de Tirana est minuscule, les routes sont en très mauvais état, les bâtiments sont lugubres, les usines à l'abandon, les ordures traînent dans les rues... Signe de la " modernité " , les antennes paraboliques tapissent les immeubles et de grosses voitures type BMW ou Volvo roulent à vive allure sur la seule autoroute du pays - longue de dix kilomètres - qui relie en partie l'aéroport à Tirana. |
Des dizaines de milliers de bunkers - on parle de 300 000, de 500 000, de 800 000, qui sait ? - couvrent la totalité de l'Albanie. Construits à partir de 1974 pour créer une psychose de l'agression extérieure et un état de guerre permanent, ils rappellent à tout instant la paranoïa de l'ancien régime communiste. On les trouve partout, le long des routes, dans les champs, sur les plages, dans les villes. Flora, notre amie albanaise qui nous sert d'interprète, préfère aujourd'hui en rire en rappelant que ces bunkers sont bien utiles pour les rendez-vous amoureux ! C'est une façon de ne pas répondre à nos questions et de faire " table rase du passé " ! D'une façon générale, les Albanais ne souhaitent pas évoquer ces années noires, qui valurent à beaucoup la prison et à des familles entières la " relégation " dans des villages isolés. La " segurimi ", la toute puissante police secrète, faisait alors régner la terreur et l'arbitraire... Le voyageur a vite fait de comprendre que la très grande majorité de la population vit très difficilement : manque de travail, salaires très bas, familles entassées dans des appartements trop petits, promiscuité généralisée, coupures d'eau et d'électricité fréquentes,... Même les Kosovars, réfugiés en Albanie pendant la guerre, ont été surpris, dit-on, de voir dans quelles conditions vivaient ceux qui les accueillaient avec autant de générosité ! La destruction par le régime communiste des grandes maisons individuelles au profit de ces immeubles de briques dont les petits appartements interdisaient un large regroupement familial correspondait à une volonté idéologique de détruire les solidarités traditionnelles. " Les appartements, écrit Ismail Kadaré, doivent être pauvres, grisâtres, aussi peu confortables et surtout aussi exigus que possible. L'exiguïté, en l'occurrence, est la priorité numéro un de la dictature. Elle décourage l'homme, l'appauvrit, l'accable, l'exaspère. Dans ces cages étroites et nues qui portent le nom d'appartements, il est plus facile d'avilir l'homme. " (1). L'expérience la plus édifiante consiste à pénétrer dans certaines cuisines albanaises - un tout petit réduit de quelques mètres carrés qui sert aussi de salle de bain - où l'évier se trouve juste au-dessus des toilettes à la turque ! La débrouille quotidienne ou le travail saisonnier en Grèce, souvent clandestin, ne sont pas suffisants pour s'en sortir en Albanie. Beaucoup de familles survivent grâce à l'argent que leur envoient régulièrement leurs proches qui ont émigré, par manque de travail et d'avenir, en Grèce, en Italie, en Allemagne ou même aux Etats-Unis. La corruption - y compris et surtout au plus haut niveau - a force de loi en Albanie. La mafia contrôle toutes sortes de trafics : armes, drogue, prostitution, voitures, fausse monnaie et faux papiers, "enfants volés", émigration clandestine,… A Tirana comme dans tout le pays, tout se détourne, s'achète, se revend, se monnaye … même les visas pour l'étranger ! L'ultra-libéralisme sauvage des années quatre-vingt-dix ne fait qu'amplifier les maux de l'ancienne dictature communiste et les nouvelles utopies capitalistes se paient au prix fort. Après la chute du régime, on a vu se construire à Tirana, en toute illégalité, sur les trottoirs ou dans les parcs publics, des kiosques abritant toutes sortes de petits commerces. Au fil des ans, ils ont été aménagées par leurs "propriétaires" et beaucoup ne manquent pas de charme aujourd'hui. Ces derniers mois, des centaines de ces kiosques ont été démolis, en quelques secondes, à coups de bulldozer. On pourrait se réjouir du rétablissement de l'Etat de droit si l'on ne craignait que ce nettoyage ait pour fonction de faire place nette à des investissements privés destinés à blanchir l'argent sale des trafics. Malgré leurs difficiles conditions de vie, les Albanais n'ont rien perdu de leur dignité et de leur sens de l'accueil. Ici, les traditions d'hospitalité sont bien enracinées et le proverbe qui dit que "la maison de l'Albanais est la maison de l'ami et du voyageur " se vérifie tous les jours. Accueillir un étranger dans sa famille est à la fois un plaisir, un devoir et un honneur. Même à un mariage, il suffit de se présenter à l'improviste pour être reçu à bras ouverts, se retrouver assis face à la mariée et trinquer allègrement avec tous les invités, verre de raki à la main et même s'essayer à quelques pas de danse. Des influences orthodoxes et musulmanes Pour des raisons idéologiques, le régime communiste a valorisé à l'extrême le folklore albanais. La musique, qui avait pour fonction d'affirmer l'identité nationale et communiste, devait " porter le sceau de l'authenticité, hors de toute influence étrangère, bourgeoise et révisionniste " (2). Chacun des trente-sept arrondissements du pays avait alors son groupe officiel chargé de le représenter lors des diverses manifestations et le régime organisait tous les cinq ans un célèbre festival à Gjirokastër, ville de naissance d'Enver Hoxha. La valorisation du folklore par le régime communiste peut-elle expliquer que les traditions musicales de l'Albanie soient restées extrêmement vivantes jusqu'à nos jours ? Ne faut-il pas plutôt chercher les raisons de l'étonnante vitalité de la musique albanaise du côté de la géographie et de l'histoire. Le relief montagneux des Balkans tend à isoler naturellement l'Albanie et rend difficile tout contact à l'intérieur du pays. Il conduit au maintien de traditions parfois très anciennes transmises de bouche à oreille de génération en génération, de spécificités très marquées et de répertoires très localisés, différents d'une vallée à l'autre, d'un village à l'autre. D'origine indo-européenne, les Albanais seraient les descendants des tribus illyriennes arrivées du nord aux environs du deuxième millénaire avant Jésus-Christ. Terre de rencontre entre l'Orient et l'Occident, l'Albanie doit à sa position géographique des influences orthodoxes et musulmanes. La scission de l'empire romain en 395 laisse théoriquement l'Albanie sous l'emprise de l'Eglise romaine mais le schisme de 1054 la place sous juridiction orthodoxe, même si le culte catholique se maintient dans le nord et dans les villes côtières. Au début du XVIème siècle, les Turcs envahissent l'Albanie qu'ils occupent pendant quatre siècles et qu'ils islamisent de force. Bien que l'Albanie ait été déclarée Etat laïque en 1967 et que bon nombre de mosquées ou d'églises aient été détruites sous le communisme, 70% des Albanais sont aujourd'hui musulmans, 20% orthodoxes grecs et 10% catholiques. Une musique mal connue En raison de l'isolement politique rapidement évoqué ci-dessus, la musique populaire de l'Albanie est mal connue à l'extérieur. Peu de musiciens se sont produits ces dernières années en France et dans le monde et rares sont les enregistrements pouvant donner ainsi un aperçu de la richesse de la musique vocale et instrumentale de l'Albanie (3). La rivière Shkumbin, qui traverse le pays d'est en ouest, est une frontière naturelle, mais aussi culturelle, religieuse et musicale, entre le nord et le sud. Pour les Guegues du nord l'Islam est aujourd'hui la religion largement dominante. La musique est monophonique et est caractérisée principalement par des " rapsod ", chants épiques qui évoquent le cycle des héros " kreshnik ". Les instruments principaux sont la vielle monocorde avec archet " lahutë ", le luth deux cordes à long manche " çifteli " et le luth " sharki ". Tirana et les villes côtières de Durrës et Kavajë constituent la zone intermédiaire dite de l'Albanie centrale caractérisée notamment par des influences orientales liées à l'urbanité. Au sud, les Tosques, principalement orthodoxes, sont restés dans la sphère de l'influence musicale byzantine. C'est la terre d'élection de la polyphonie vocale que l'on pratique dans tous les villages montagnards en de nombreuses occasions. Un proverbe ne dit-il pas " un voyageur est seul, deux se querellent mais trois chantent " ! Les Labs, dans l'extrême sud-ouest (région de Vlorë, Tepelenë, Gjirokastër, Sarandë) pratiquent une polyphonie complexe à quatre voix : trois voix soliste - le preneur " marrës ", le coupeur " prurës ", le repreneur " hedhës " - et un bourdon " iso ". L'un des meilleurs exemples de ce type de polyphonie vocale est donné par le groupe Vranisht-Lapardha. Tous les chanteurs sont des villageois excerçant les métiers d'agriculteur, de berger, d'artisan, de commerçant ou d'enseignant. Ils sont originaires de Vranisht et Lapardha, deux villages - respectivement de 2 000 et de 500 habitants - situés dans les montagnes au sud de Vlorë et ont appris à chanter avec leurs aînés qu'ils ont peu à peu remplacés au sein du groupe. Dans le reste du pays - le centre et l'est autour des villes de Berat, Përmet et Korçë - les Tchams chantent la polyphonie à trois voix (deux voix soliste et un bourdon) qu'ils pratiquent " a capella " ou accompagnée de nombreux instruments, principalement la clarinette " gërrnetë ", l'accordéon " fizarmonikë ", le tambourin " def ", le luth " llautkë " et le violon " violine " auxquels s'ajoutent parfois le petit tambourin sans peau " sistër " et le luth à long manche " baklama ". La clarinette, le violon et l'accordéon sont des instruments " modernes " qui ont été incorporés dans les formations musicales dans la seconde moitié du XIXème siècle et au début du XXème siècle. L'introduction de l'accompagnement instrumental des danses " a capella " a eu notamment pour effet de rendre plus vive et plus dynamique la danse et d'évincer le chant qui l'accompagnait. Dans tout le pays - dans les montagnes notamment - subsistent encore des instruments anciens qui sont à l'occasion joués en solo, duo ou intégrés dans un groupe, notamment la cornemuse " gajda ", les différentes flûtes " fyull " ou encore le chalumeau " pipë ". Dans les campagnes tous les musiciens sont des Albanais " de souche " mais dans les villes, beaucoup de musiciens sont des " Ievgjits " (Egyptiens), gitans installés en Albanie depuis de nombreuses générations. Le répertoire musical ou vocal est le même mais la façon de jouer est différente et l'interprétation permet de reconnaître un musicien " albanais " ou " ievgjit ". Le jeu du clarinettiste du groupe Miqësia, composé de chanteurs et musiciens originaires de la région de Gramsh, est caractéristique de ce son " albanais " tandis que le groupe Dajti (" daïti "), constitué de musiciens-chanteurs " ievgjits " installés dans la capitale Tirana mais originaires du sud de l'Albanie (régions de Pernët et Vlorë), offre un bon exemple de musique albanaise interprétée par des " ievgjits ". Qu'ils soient " ievgjits " ou non, les mariages et autres fêtes familiales constituent les principales occasions de jeu pour les musiciens. Les mariages se déroulent presque toute l'année et durent plusieurs jours. Dans les campagnes la musique reste acoustique mais dans les villes et les bourgs, la tendance est à l'électrification : la clarinette est toujours présente mais les autres instruments sont parfois remplacés, le tambourin par la batterie, l'accordéon et le violon par le synthétiseur et le luth par la guitare électrique. Le chant polyphonique disparaît au profit d'un chanteur ou d'une chanteuse soliste dont la voix tend à se rapprocher de la variété. Les musiciens sont en général bien payés dans les mariages. Ce sont les invités qui, tout au long de la soirée, manifestent leur joie en les gratifiant de billets. Dans la musique instrumentale du sud, c'est le kaba qui permet d'apprécier les qualités d'un musicien. Il s'agit d'un morceau en deux parties spécifique à la musique de l'Albanie du sud : une première partie nostalgique et lancinante ; une deuxième plus rythmée et plus entraînante. Le kaba est le plus souvent joué à la clarinette, parfois aussi au luth ou au violon, soutenue par les accords de l'accordéon. Nombreux sont les musiciens du " pays des aigles " qui rêvent de pouvoir jouer à l'extérieur de leur pays. La fin du communisme aurait dû favoriser la diffusion de la musique albanaise en dehors de ses frontières. Malheureusement la difficile situation économique du pays est encore une entrave à la libre circulation des artistes albanais. Dans ce contexte, la venue en France, en juillet 2000, des groupes Vranisht-Lapardha et Dajti, à l'occasion des 9èmes Nuits Atypiques de Langon, représente une opportunité à la fois pour les musiciens albanais de sortir de leur pays et pour les spectateurs français de mieux connaître la musique populaire d'Albanie. Notes : (1) Ismail Kadaré, Printemps albanais, 1991, Fayard/ Le Livre de Poche, 1995 p. 154. (2) Benjamin Kruta, Rapport entre l'authentique et le caractère de spectacle dans le folklore contemporain, Studia Albanica, 1977, p. (3) Citons notamment les
enregistrements suivants : A l'étranger Remerciements à Gérard Alba, Flora Gjini, Victor Sharra, Arjan Hasanlliu, aux membres des groupes Skampa, Muzechea, Dajti, Vranisch-Lavardha, Miqësia ainsi qu'à Islam Muzikanti.
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