ROSS  DALY : un Irlandais sur le sol crétois
Propos recueillis par Patrick Lavaud
 

Malgré deux concerts au Théâtre de la Ville à Paris et une tournée en Bretagne ces dernières années, Ross Daly est peu connu du public français, d'autant que ses enregistrements -presque une vingtaine à ce jour- sont introuvables en France.
Considéré aujourd'hui comme l'un des meilleurs joueurs de lyre crétoise, Ross Daly est d'origine... irlandaise! ! Né en Angleterre, il vit en Grèce depuis une vingtaine d'années. Il joue de nombreux instruments du pourtour de la Méditerranée orientale et puise dans les musiques grecques, turques, arabes, persanes ou indiennes une inspiration qui nourrit une création résolument équilibrée entre tradition et modernité.

Interview à Athènes de ce musicien "atypique".

Ross Daly, es-tu en Grèce depuis longtemps?
Je suis d'origine irlandaise, mais je vis en Grèce depuis vingt ans. Enfant, j'ai vécu dans beaucoup de pays, car mon père a travaillé, entre autres, en Amérique, en Angleterre, au Canada, au Japon. Pour ces raisons, je ne considère pas avoir de véritable patrie. Avant de m'installer en Grèce, j'ai séjourné en Orient, en Inde, en Asie Centrale, en Turquie, en Iran et en Afghanistan. Dans chacun de ces pays, j'ai étudié les traditions musicales et appris à jouer de quelques instruments.

Pourquoi avoir choisi la Grèce ?
Je n'ai pas exactement choisi ce pays. C'est, en fait la lyre, l'instrument traditionnel de la Crête, qui m'a attiré ici. J'ai commencé à en jouer et finalement je suis resté.

Comment as-tu appris à jouer de la lyre crétoise ?
Quand je suis arrivé en Crète, la lyre n'était pas un instrument que l'on enseignait dans les écoles de musique. Pour apprendre, il a fallu que j'aille dans les villages rencontrer des personnes qui en jouaient, qui acceptent de m'enseigner. ce qu'elles savaient et surtout que je comprenne ce qu'elles taisaient. Ensuite, j'ai rencontré Constans Mondakis, le meilleur joueur de lyre de Crète. Il a été mon maître et je suis resté son élève pendant seize ans.

Quel est ton rapport à la tradition ?
Pour chaque instrument qui m'intéresse, j'essaye d'abord d'apprendre le plus possible de façon traditionnelle. Ensuite, je me sens plus libre d'expérimenter de nouvelles choses et de créer mais il faut toujours commencer ainsi, puis après, sortir de la tradition et innover. Avec la lyre, par exemple, j'ai travaillé pendant de nombreuses années, le répertoire traditionnel.

As-tu appris d'autres instruments de la même manière ?
Oui, la cythare en Inde, le rabab en Afghanistan, le saz et le kemençe en Turquie. Pour chacun de ces instruments, j'ai appris le répertoire traditionnel.

Aujourd'hui, tout en restant fidèle à la musique traditionnelle, tu crées aussi ta propre musique ?
Oui, j'ai l'impression que si je jouais uniquement le répertoire traditionnel je ne serais pas véritablement moi-même. La musique crétoise, c'est pour les Crétois. La musique afghane, c'est pour les Afghans. Nous, les autres, nous pouvons aimer cette musique, nous pouvons aimer la jouer, mais elle ne correspond pas à notre expression. Toutes ces traditions ont une influence sur ma vie et ma musique mais je ne suis pas un produit de ces traditions, ce qui est normal puisque je viens d'un autre endroit et que j'ai vécu d'autres choses. Dans ma propre musique, on trouve les influences de toutes les traditions. C'est une partie de ma vie et il m'est impossible, quand je joue, d'ignorer ces influences. C'est une chose qui se passe naturellement sans volonté délibérée de ma part.

Peut-on dire que tu as intériorisé toutes les traditions avec lesquelles tu as été en contact et que tu les as intégrées à ta propre personnalité musicale ?
Oui. Au début. ces musiques m'étaient extérieures mais, avec le temps, je les ai intériorisées. Au moment du processus créatif, on travaille avec le monde intérieur.

Selon quels critères choisis-tu les musiciens avec lesquels tu travailles ?
Je n'ai lamais choisi un musicien en fonction de l'instrument dont il joue mais en fonction de sa personnalité. Il peut me ressembler ou être totalement différent mais nous devons nous entendre. C'est pourquoi certains de mes choix peuvent paraître bizarres mais je recherche toujours la personne, jamais l'instrument.

L'expérience du groupe Labyrinth est-elle quelque chose de très important pour toi ?
Oui, car ce groupe a été l'occasion, pour des musiciens de niveaux différents, de travailler ensemble, d'apprendre l'un l'autre. Ce fut aussi une opportunité de rencontre entre dés traditions différentes avec des musiciens représentatifs de ces traditions. Rien ne remplace l'échange vivant entre musiciens, ni les livres, ni les enregistrements. Ainsi, par exemple, si le veux travailler sur les traditions iraniennes, rien ne vaut d'inviter un musicien comme Djamchid Chemirani. Labyrinth a permis cette collaboration vivante entre des musiciens d'origines et de traditions différentes. Chacun de nous pouvant donner et recevoir dans un échange vivant.

Comment conçois-tu l'enseignement de cette musique ?
Pour moi, il a toujours été nécessaire d'avoir, dans Labyrinth, à la fois de très bons musiciens professionnels mais aussi des musiciens débutants. Encore aujourd'hui, nous avons toujours dans notre groupe des débutants car c'est la seule façon, pour eux, d'apprendre à jouer. Cette musique de tradition n'est pas faite pour les écoles et les académies. Pour apprendre, nous avons besoin d'une collaboration vivante Chacun a besoin de l'expérience de l'autre. Les débutants sont importants car, s'ils ne sont pas des virtuoses, ils débordent d'énergie et d'enthousiasme. Par contre, un professionnel joue parfois de manière un peu trop mécanique, il n'a plus rien à découvrir, c'est trop facile pour lui. Les musiciens ont besoin d'autre chose, pas seulement de la technique, même si cette technique est la plupart du temps nécessaire. Si les jeunes musiciens ont beaucoup à apprendre, ils ont aussi beaucoup à offrir.

Ta musique est surtout influencée par les musiques de la Méditerranée orientale ?
Oui, car c'est ici que je vis depuis de nombreuses années et que c'est la musique que j'aime et que j'écoute le plus. Chaque musique n'est pas seulement le produit des hommes, mais aussi celui de sa terre. je trouve très naturel que notre musique soit directement influencée par le lieu où elle est créée.

Pour toi, quels sont les points communs de ces musiques ?
On les reconnaît à une certaine oreille musicale mais également grâce à la connaissance des oeuvres poétiques, bases de toutes ces traditions. Toutes ces musiques. d'Afrique du Nord, du Moyen-Orient, des. Ba!kans, de l'Asie Centrale, de l'inde du Nord ont des points en communs, une base commune. C'est comme une langue qui aurait de nombreux dialectes. On peut trouver des choses communes entre les musique de l'Afghanistan et du Maroc mais il n'empêche que presque chaque village ait ses tradition propres.

Quelles sont, pour toi, les grandes différences avec la musique occidentale ?
Certaines caractéristiques techniques sont vraiment différentes. Par exemple, l'harmonie n'existe pas dans les traditions modales. Mais la chose la plus importante pour moi, c'est l'expression personnelle qui est essentielle dans les traditions occidentales alors qu'elle n'est pas importante du tout dans les traditions modales. Pour nous, la musique n'est pas une finalité, c'est seulement un moyen de passer dans un autre monde, bien réel lui aussi. Les sentiments sont absents de la musique modale. Nous n'avons pas l'impression d'être les créateurs de la musique. Nous sommes simplement des intermédiaires entre cette musique et le monde.


Quels sont tes projets immédiats ?
J'ai en projet la production d'un. disque avec cinq jeunes musiciens originaires, par exemple, d'lran, de Turquie, de Grèce, du monde arabe et d'Inde, un disque résolument orienté vers la création. Il est pour moi très important que les jeunes qui sont représentatifs de ces traditions amènent quelque chose de créatif et de nouveau. et qu'ils ne soient pas tournés uniquement vers le passé. Il doit y avoir un équilibre entre la tradition et la modernité, sans être ni passéiste, ni moderniste.


NUITS ATYPIQUES
Ross DaIy s'est produit entre le 2 et le 5 août 1995 où il était l'invité des 4èmes Nuits Atypîiues de Langon. Il s'y produira en solo, duo, trio ou groupe et sera accompagné de Djamchid Chemirani, percussionniste iranien, spécialiste du zarb, de Rutus Cappadoccia, américain d'origine italienne qui joue du violoncelle électrique, de Socratis Sinopoulos, un jeune grec qui joue de la kemençe, la lyre de Constantinople, d'une chanteuse crétoise, Spiridoula Toutoudakis, et de Avris Stavrakakis, un joueur de lauto, lui aussi originaire de Crète.

DISCOGRAPHIE SOMMAIRE
· Selected Works (RCA, Grèce)
· Anki (RCA, Grèce) avec Djamid Chemirani
· Pnoi (BMG, Grèce) avec Vassilis Soukas