Né en 1961 à
Bobo-Dioulasso, Pierre Nakoulima est Président du Conseil Scientifique dAttac
Burkina Faso. Docteur en philosophie, il est lauteur dune thèse sur
Le paradigme galiléen et sa mise en question dans le nouvel espace
épistémologique et enseigne cette discipline, depuis 1990, à
lUniversité de Ouagadougou.
Quelle est ton analyse de la mondialisation
capitaliste ?
La mondialisation financière capitaliste na résolu aucun problème
chez nous. Au contraire, elle na fait que nous enfoncer davantage. Les injonctions
de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, associées à une politique
extérieure française en Afrique, nous conduisent à la catastrophe et au bradage du
patrimoine national. Nous avons des sociétés qui marchent bien mais que lon
privatise en les vendant au-dessous de leur prix et parfois à crédit. Les rachats se
font par relations, par lintermédiaire des réseaux daffaires. Ce sont les
hommes influents de ces réseaux qui récupèrent ses sociétés. Au Burkina Faso, par
exemple, la RAN (Régie des chemins de fer Abidjan-Niger) gérait les transports par rail
de la Côte dIvoire au Burkina Faso. Chez nous, on voyageait beaucoup par train.
Ainsi, au départ de Ouagadougou, il y avait quatre trains de voyageurs par jour, deux en
direction de Bobo-Dioulasso et deux en direction dAbidjan. Cette société a été
rachetée par le groupe Bolloré et est devenue, après la privatisation, la SITARAIL.
Bolloré, on le connaît, nest pas un philanthrope. Sa seule préoccupation,
cest la rentabilité, gagner de largent. A ses yeux, la ligne
Ouagadougou-Abidjan ne devait pas être suffisamment rentable. Beaucoup de trains ont donc
été supprimés. Les trains de voyageurs sont rares : il ny a plus
aujourdhui que deux transports par semaine. Les gens ne peuvent plus se déplacer en
train, ils sont obligés de circuler en autocars. Les villages meurent parce que les gares
sont fermées. Mais tout ça nest pas son problème ! La privatisation, cela
revient même à vendre des sociétés à crédit. Prenons un autre exemple, celui de la
CIMAT. Cette société, qui vient de fermer, a été privatisée en 1993, sur injonction
de la Banque mondiale et du FMI. Elle a été rachetée à crédit. LEtat lui a
accordé des avantages incroyables, notamment le monopole sur les ciments. Dans le même
temps, pour contrer les importations de ciment de nombreux petits revendeurs locaux, les
taxes douanières sur ce produit sont passés de 11% à 56%. Par la suite, a été créée
lUnion Economique et Monétaire (U.E.M.O.A.) qui a imposé des accords de
libre-échange. La conséquence a été la fermeture de la CIMAT, qui nétait plus
suffisamment rentable . En juillet 2001, lAssemblée
Nationale a décidé de la privatisation dune quinzaine de sociétés parmi les plus
rentables, notamment leau, lélectricité, le téléphone, les hydrocarbures.
Heureusement, les travailleurs de ces sociétés se sont mobilisés contre ces
privatisations et on attend la suite.
Quels
ont été les effets de la dévaluation du Franc CFA en janvier 1994 ? On nous a dit que la dévaluation devait servir à
favoriser nos exportations et améliorer notre compétitivité ! Ce que je sais,
cest que dans la vie de tous les jours, la dévaluation est une vraie catastrophe.
Tous les produits ont vu leur prix multiplier par deux, au moins. Le sac de riz que
jachetais à 6 500 francs CFA, il est aujourdhui à 13 500 francs CFA. Les
produits pharmaceutiques, nen parlons pas ! Sacheter des médicaments est
devenu un vrai problème au Burkina Faso aujourdhui, à tel point quon assiste
à un retour de la pharmacopée populaire. Il y a des gens qui ne vont plus à
lhôpital parce quil ne peuvent plus se payer les médicaments. On pourrait
multiplier les exemples. Moi-même, qui suis enseignant à luniversité, jai
annulé tous mes abonnements aux revues françaises. Quand je payais 200 francs français,
il faut aujourdhui débourser 400 francs. Même avec mon salaire
duniversitaire, je ne peux pas. 40 000 francs CFA, ça nest pas rien ! De
la même façon, je ne peux plus macheter de livres ; ils sont devenus trop
chers ! Heureusement, que jai des amis en France qui menvoient
régulièrement des photocopies ! Moi-même, durant mon séjour en France, jai
passé presque quinze jours à faire des photocopies ! Tout ça pour dire que la vie
au Burkina Faso nest pas facile. Quand le prix du carburant augmente, il y a aussi
des répercussions. Tout augmente. Il faudrait aussi parler de ce que lon a appelé
les mesures daccompagnement. Pendant que les prix doublaient, il y a eu des
augmentations de salaires entre 1% et 5% ! Les instituteurs, par exemple, ont
eu une augmentation de 20 francs français ! Moi même, je nai eu quune
augmentation que de 6 000 francs CFA, soit 60 francs français ! La dévaluation a
donc eu pour effet daggraver la paupérisation et la misère. Ceci dit, la
dévaluation a eu ceci davantageux quelle a incité à une prise de conscience
des Africains. La vie est devenue tellement difficile que lon ne fait plus de folies
comme par le passé. On redimensionne nos besoins. Les gens ont compris quil fallait
se battre. Se battre contre un pouvoir qui despotise, affairise, dilapide les fonds. Les
hommes politiques du Burkina Faso nous en mettent plein la vue, ils ont un train de vie
incroyable. Voyez aujourdhui les 4x4 au Burkina Faso ! Je ne sais pas comment
on a largent pour les acheter aujourdhui. Dans un de ces articles, Norbert
Zongon avait écrit que si lon faisait le ratio entre le nombre de 4x4 et les moyens
du pays ou le niveau de vie de la population, le Burkina Faso serait en tête de tous les
pays. Cest le paradoxe. Comment un pays pauvre se retrouve avec autant de véhicules
dernier cri ? Les gens ont compris que même ce que lon pouvait considérer
comme des acquis sociaux, il fallait se battre aujourdhui pour les préserver.
Chaque jour, le pouvoir les remet en question. Il y a eu ce que lon a appelé la
modernisation et la loi générale portant réforme de ladministration où il était
question de contractualiser tous les fonctionnaires. Avec le système politique que
lon a, lEtat aurait pu virer qui il voulait. LAssemblée Nationale a
voté la loi mais, grâce à la mobilisation de la C.G.T.-B (Confédération
Générale du Travail-Burkina Faso) et à la pression des travailleurs, cette loi
nest aujourdhui pas appliquée. Bien entendu, cette loi a été votée sur les
injonctions de la Banque mondiale et du FMI. Elle na pas encore été appliquée
mais elle existe toujours. On nest pas encore revenu sur la loi. On ne peut donc
même pas parler dacquis sociaux dans ce contexte.
En
parlant clair, nest-ce pas la corruption politique qui est au centre de tous les
problèmes ? Oui, bien entendu, cest la corruption
politique. Le régime de Blaise Compaoré est en train de dilapider ce qui faisait
véritablement la force du Burkina Faso : lintégrité des hommes et leur
ardeur au travail. Ce pays était pauvre mais les gens savaient travailler et se contenter
de peu. On constituait véritablement une référence en Afrique Occidentale. Ce
nest pas pour rien que Sankara a baptisé le Burkina Faso le pays des hommes
intègres . Mais aujourdhui, ce capital-là est en train dêtre
dilapidé car tout le monde devient affairiste.
Comment
caractériser le régime de Blaise Compaoré, lactuel Président de la République
du Burkina Faso ?
Le Burkina Faso est une démocratie militaire constitutionnalisée,
cest-à-dire que le pouvoir est toujours militaire. Blaise Compaoré, lactuel
Président, est un militaire qui sest taillé une constitution à sa mesure.
Comment
réagit la société civile face à la corruption, la paupérisation et les
privatisations ? La société civile est bien organisée avec le
M.B.D.H.P. (Mouvement Burkinabé des Droits de lHomme et des Peuples) et bien
dautres associations, de femmes, de jeunes, etc. Beaucoup dorganisations se
sont regroupées au sein du Collectif des organisations démocratiques de masse et de
partis politiques qui est devenue une vraie force, capable de mobiliser la population et
de mener un combat durable pour la démocratie et les Droits de lhomme au Burkina
Faso. Du côté syndical, la C.G.T.-B. et dautres syndicats autonomes sont sur des
positions de défense véritable des intérêts des travailleurs. Avant même les
évènements du 13 décembre 1998 (la mort de Norbert Zongo), la C.G.T.-B. organisait
souvent des marches pour protester contre les politiques économiques menées par le
pouvoir, contre la gestion même du pays, contre les privatisations que lon
assimilait et que lon appelait, à lépoque, le bradage du patrimoine
national. Ces syndicats menaient un combat dur contre les dérives du pouvoir, les crimes
économiques et les crimes de sang du pouvoir.
Quelle
est la situation des Droits de lHomme ?
Les Droits de lHomme sont relativement respectés au Burkina Faso
et Le M.B.D.H.P. y est pour beaucoup. Cest un mouvement très structuré, implanté
dans toutes les provinces du pays. A Ouagadougou et dans les grandes villes, il y a même
des boutiques de droit dans lesquels il y a des spécialistes qui peuvent vous aider dans
vos démarches juridiques. Cest très important dans un pays comme le Burkina Faso
où la connaissance des textes nest pas vraiment la chose la plus partagée.
Quelle
est ton analyse du modèle de développement occidental ?
En 1962, René Dumont écrivait LAfrique noire est mal partie.
Cétait déjà le constat dun mauvais aiguillage , que
lAfrique était mal orientée. Je crois que lon peut revenir sur ce constat à
la lumière de ce que lon observe aujourdhui et de ce que lon entend par
développement, dans sa version occidentale, cest-à-dire laccumulation
matérielle, avec les impasses que nous voyons se profiler à lhorizon. Je crois
quil y a lieu de redéfinir ce concept de développement car je dirais quil
est incapable de faire le bonheur des individus. Il faut le redéfinir et réorienter le
monde vers dautres voies car le constat est là aujourdhui que lessence
même de lOccident cest de sécréter de lexclusion. La paupérisation
de la périphérie, cest la condition même du fonctionnement du centre. Samir Amin
a parlé déconomie extravertie : le Nord exploite les richesses du Sud, les
transforme au Nord et renvoie au Sud les produits finis. Mitterrand en avait parlé dans
La lettre aux Français en 1988, au moment des élections présidentielles. Dans cette
lettre, il disait que cette situation était inacceptable et que les flux de capitaux des
pays pauvres vers les pays riches étaient supérieurs à ceux que le Nord envoyait vers
le Sud. Cétait une situation inadmissible. Le constat est là, beaucoup
déconomistes lont fait mais les choses ne changent pas. Il va falloir
justement que la société civile, ATTAC notamment, assume ses responsabilités et impulse
des dynamiques de changement. Aujourdhui jai la conviction que lon ne
peut plus compter sur les hommes politiques pour amorcer un quelconque changement. Pour en
revenir à la question du développement, il faut partir des enseignements de
lécologie scientifique. Les Occidentaux, soit 20% de la population mondiale,
consomment 80% des richesses et les autres, nous les exclus, les plus nombreux sur la
terre, il ne nous reste plus que 20% des ressources. Et ça veut dire quil est
impossible daugmenter notre niveau de vie, ne serait-ce que jusquà la moitié
de celui des pays riches, sans remettre en question les conditions mêmes de la vie sur
terre. La vie humaine elle-même ne serait plus possible sur la terre. Car cela voudrait
dire multiplier les pollutions, les destructions de forêts, etc. Et là on ne pourrait
plus vivre. Cela veut donc dire, en dautres termes, que la voie qui est choisie
nest pas la bonne. Par ailleurs, les économistes nous parlent toujours de
croissance. La croissance nest rien dautre que produire davantage afin que les
gens consomment davantage. Or on ne peut pas avoir une croissance illimitée dans un monde
où les ressources sont limitées. Cest vraiment laberration de
léconomie aujourdhui : produire toujours plus pour consommer toujours
plus. Mais ce nest pas possible ! Une autre aberration consiste à nous dire
quil faut internaliser les externalités. Cela veut dire faire payer les pollueurs.
Réintroduire le coût des dé-pollutions dans le prix des produits et faire payer les
pollueurs. Mais ce que lon oublie de dire cest quen faisant payer les
pollueurs, on ne résout pas le problème de la pollution. Quand ils auront fini de
polluer et de payer, on ne pourra pas, pour autant, restituer une nature davant la
pollution. Ce nest pas possible car les dégâts sont irréversibles. Le constat est
là, les analyses sont connues, mais personne ne veut aller vers des changements radicaux.
Quelles
réflexions tinspirent les récentes mobilisations de ceux qui sopposent à la
mondialisation capitaliste ?
Quand je vois ce qui sest passé à Seattle, à Gênes, ou
ailleurs, je dis que cela devrait être aux Africains dimpulser ce genre de choses.
Il faudrait que lon arrive en Afrique à sorganiser et exercer de telles
pressions. Il nest pas normal que ce soit la société civile du Nord qui se batte
à notre place. Evidemment, on peut expliquer pourquoi il ny a pas une mobilisation
forte au Sud. Nous navons pas toujours cette liberté de manifestation. Rapidement
on tire sur nous, on nous gaze. Il faudrait quand même quil y ait un regain de
dynamisme dans la société civile africaine. Je pense que cest inévitable parce
que la jeunesse africaine, confrontée aux problèmes qui sont les nôtres, va bouger.
Elle a déjà bougé par le passé, on la vu, contre des dictatures, comme au Mali,
où des élèves se sont fait tuer et où les femmes, devant ses actes abominables, se
sont dressées aussi. Il faudrait dès à présent que les gens prennent conscience. Chez
nous, cest sous la pression des difficultés, quand on est acculé, quil y a
une prise de conscience et une réaction. Il faut arrêter davoir peur de nos
dirigeants. Il faut résister, il faut se battre même au risque de se faire matraquer. La
situation devient intenable. Même en France ! Pendant mon séjour à Strasbourg,
jai beaucoup discuté avec des amis africains et jai été surpris. Ils en ont
gros sur le cur ; ils sont vraiment révoltés. Ils mont dit :
Ils ne fallait pas attendre que ce soit des Arabes qui envoient ces avions sur
les Etats-Unis. Cétait aux Noirs de le faire en regard de ce que nous
subissons . En arriver là, ça veut dire des choses. Il ne faut pas acculer
les gens à de telles situations et à des tels propos. Tout ça pour dire que le Sud se
réveille et devient plus combatif.
Pierre
Nakoulima Entretien réalisé par Patrick Lavaud
*Président du
Conseil Scientifique dATTAC Burkina Faso, philosophe
Exergue :
Je crois quil y a lieu de redéfinir ce concept de développement car je dirais
quil est incapable de faire le bonheur des individus.