MANIFESTE
DE L'ASSOCIATION DES CREATEURS AFRICAINS
ASSOCIES POUR L'ETHIQUE ET L'ESTHETIQUE
Aminata
Traoré
Sociologue, ancienne Ministre de la Culture et du Tourisme du Mali,
fondatrice, avec Ray Lema, du Réseau des intellectuels africains pour
l'éthique et l'esthétique.
Un monde meilleur est à venir. Nous devons tous en être les
artisans ainsi que les citoyens de plein droit : femmes et hommes, du
Sud et du Nord. Tel est le sens de la résistance des peuples qui vient contredire, avec
force et éloquence, le paradigme dominant. Telle devra être l’essence
des alternatives à explorer et à promouvoir, de par le monde. Tel est enfin,
le message d’espoir que nous, peuples dépossédés, surendettés et
enchaînés, attendions depuis longtemps, très longtemps.
Ce monde d’espoir qui est à venir, fait appel à une Afrique qui est à
imaginer, à bâtir et à assumer.La
mémoire, la créativité et l’engagement citoyen sont donc à
l’honneur. Nous, chercheurs, écrivains, cinéastes, dramaturges, danseurs,conteurs, chanteurs, musiciens, peintres, - qui souffrons intérieurement
le martyr au regard de l’état de déliquescence des lieux, pouvons et
devons entrer en scène pour revendiquer et assumer notre rôle dans la réhabilitation
et la reconstruction de notre continent.
« Voici
venu le temps de se ceindre les reins, comme un vaillant homme »,
indiquait Aimé CESAIRE, il y a quelque cinquante ans. Cette
interpellation, belle et cependant grave, n’a pas pris une seule ride.
Nous la faisons nôtre au chevet de l’Afrique malade parce que surendettée
et surexploitée, afin qu’à jamais cessent l’irresponsabilité,
l’impunité et l’arrogance culturelle.
L’engagement citoyen dont il s’agit va de pair avec une
nouvelle prise de conscience et une profonde connaissance des causes véritables
des maux qui rongent l’Afrique. L’énorme fardeau de la dette extérieure
en est une et non des moindres. Le manque d’éclairage et de
transparence est total au niveau des populations tant sur les mécanismes
qui ont engendré cette dette extérieure et qui continuent de
l’alourdir que sur le prix qu’elles sont en train de payer du fait de
cette situation. La confiscation de l’information par les gouvernants et les institutions
internationales de financement sur les modalités de paiement du service
de la dette et d’octroi de nouveaux emprunts
et une violation des droits politiques des Africains ainsi qu’une grave
entorse au processus de démocratisation.
Nous
revendiquons notre droit à l’information sur la dette extérieure de
l’Afrique et plaidons pourson
annulation immédiate et totale, sans autres compromis et compromissions,
sur des bases claires et concertées avec la société civile.
Le fait que l’Afrique abrite à elle seule 34 des 49 pays
les moins avancés ( PMA), au nombre de 25 en 1971 en dit long, tant sur
la nature erronée des réformes économiques et structurelles auxquelles
elle est soumise que sur le caractère pervers de l’aide publique au développement.
Cette réalité n’interpelle pas que les décideurs africains. Elle
plaide pour la co-responsabilité et davantage d’éthique tant dans
l’interprétation des faits que dans les prises de décisions. L’omniprésence
et l’ingérence des acteurs extérieurs, financièrement puissants et
influents dans le jeu démocratique, en Afrique, en même temps qu’elles
encouragent l’impunité chez les gouvernants, fragilisent et
marginalisent la société civile africaine.
En
éveilleurs des consciences, nous plaidons pour la co-responsabilité et dénonçonsl’ingérence économique et politique quand elle contribue au
pillage et à l’asservissement de l’Afrique.
Misérabiliste et condescendant, le discours dominant sur
l’Afrique est trompeur et démobilisateur. Il occulte le lien entre
dette extérieure, programmes d’ajustement structurel, appauvrissement
et conflits armés et érige les causes des maux du continent en
solutions. Les taux prétendument élevés de la croissance économique
que les bailleurs de fonds saluent, vont de pair avec la détérioration
du pouvoir d’achat, la baisse des taux de scolarisation et de la qualité
de l’enseignement, des difficultés d’accès aux soins de santé, à
l’eau potable et à un environnement salubre. Cette corrélation entre réformes
économiques extraverties et souffrances humaines, qui est clairement établie,
doit être connue de tous les Africains et servir d’argument majeur dans
la reconstruction de l’Afrique. Nous avons foi en notre continent et en
ses richesses naturelles.Elles
sont matérielles et immatérielles et ne demandent qu’à être explorées
et exploitées de manière judicieuse dans l’intérêt du plus grand
nombre. Mettons l’Afrique à l’abri d’autres émeutes, conflits armés
et déplacements massifs de population en faisant jaillir la lumière sur
les erreurs commises ainsi que sur les alternatives crédibles à
promouvoir.
L’éthique,
une exigence morale et politique
L’éthique
qui fait aussi bien défaut dans les rapports entre créanciers et
débiteurs que dans les relations entre gouvernants et gouvernés n’est
pas une simple question de rhétorique sur la bonne gouvernance et les
droits de l’homme. Il s’agit de principes moraux vitaux dont dépend l’existence
de centaines de millions d’innocents qui paient de leur santé et de
leur vie pour les décisions erronées économiques et politiques
erronées et irresponsables prises en leur nom par d’autres en leur nom.
L’éthique devra prendre corps et forme à travers la participation
effective et responsable de tous les citoyens en l’occurrence les
femmes, les jeunes et les populations rurales à la gestion, l’allocation
et l’utilisation des ressources y compris les nouveaux emprunts. Si la
classe politique - parti majoritaire comme opposition- refuse ou hésite
à instaurer un débat de fond sur l’endettement et la nature cynique
des réformes économiques, c’est pour pouvoir continuer à contracter
de nouveaux emprunts et à les utiliser en toute impunité, à l’insu
des populations.
Nous
revendiquons notre droit de regard et de contrôle citoyens pour davantage
de rigueur et de sens du bien commun dans la gestion de la vie politique
et économique.
En
même temps que nous faisons de l’éthique une exigence, tant en matière
de reconstruction de l’Afrique que de co-opération bilatérale et
multilatérale, nous pouvons et nous devons cultiver l’esthétique. Les
emprunts, souvent faramineux et injustifiés ont été également mal
utilisés, lorsque au-delà de la comptabilité, on considère la qualité,
l’ancrage culturel et la créativité. Le monde unipolaire qui séduit
bien des esprits en Afrique, accouche d’un environnement anonyme, froid
et cependant coûteux.
L’enjeu
culturel, dans ce contexte de surendettement, d’appauvrissement et
d’aliénation, ne se résume donc pas à la reconnaissance et au respect
de la diversité. Pour les peuples déshérités et exclus, la culture qui
confère un statut ainsi qu’une identité, est une source inépuisable
de réponses dans laquelle ils peuvent et doivent puiser pour résister
mais aussi pour réinventer un monde véritablement humain parce que
pluriel et multipolaire.
La
colonisation se voulait une œuvre de « civilisation » et
« d’émancipation » « des peuples sans histoire ni
cultures ». Si elle avait été combattue en tant que telle, avec la
conviction et l’obstination nécessaires, elle n’aurait pas eu la
latitude de renaître de ses cendres et les efforts successifs de libération
- les indépendances comme le processus de démocratisation - ne seraient
pas, aujourd’hui dans l’impasse. Le
projet néolibéral relève, lui aussi – il ne faut point s’y tromper
- de la même arrogance culturelle. Elle doit être interprétée en tant
que telle. Les programmes d’ajustement structurel qui en jettent les
bases, participent à la déconstruction, à la déculturation et à
l’aliénation. La démocratie néolibérale qu’ils prônent, fait du
citoyen, un consommateur de biens et de services mondiaux, sans autre
histoire que celle que les maîtres du monde veulent nous conter, en
polluant en toute quiétude quand il s’agit de nos pays.
A
l’utopie des possédants – la mondialisation néolibérale - qui
justifie lamise à feu et à
sang de notre continent, nous opposons une vision solidaire et fraternelle
qui nous réconcilie avec nous-mêmes et avec le monde
Des écrivains
et des poètes ont, par le passé, démontré, que l’investissement
culturel et artistique est un précieux recours dans la réhabilitation du
regard qu’un peuple peut porter sur lui-même, sur le passé,le présent et l’avenir. La négritude était une esthétique et
l’engagement des intellectuels envers l’Afrique, une éthique.La
nouvelle prise de responsabilité, de position et de parole qui s’impose
à notre génération de créateurs, a davantage de chance d’aboutir en
raison du caractère planétaire que la résistance est en train de revêtir.
Seattle et Porto-Alegre sont parmi les temps forts de ce mouvement social
mondial. Nous
-écrivains, cinéastes, dramaturges, danseurs, couturiers, musiciens,
peintres- prenons l’engagement de répondre présents partout oùil est question de réhabilitation, de reconstruction et de la
renaissance de l’Afrique sur des bases nouvelles et conformes aux
intérêts des plus démunis. L’association des créateurs africains pour l’Ethique et
l’Esthétique ( ACRAEE) est ce parti pris délibéré pour l’espoir et
la créativité.
Un monde meilleur
est à venir.
Il est à imaginer, à construire et habiter, ensemble.
Nous
en sommes les artisans et les citoyens.