MANIFESTE DE L'ASSOCIATION DES CREATEURS AFRICAINS
ASSOCIES POUR L'ETHIQUE ET L'ESTHETIQUE

 

 Aminata Traoré
Sociologue, ancienne Ministre de la Culture et du Tourisme du Mali, fondatrice, avec Ray Lema, du Réseau des intellectuels africains pour l'éthique et l'esthétique.

Lueur d’espoir

Devoir de lucidité

"Co-opération" et co-responsabilité

Penser, lire et dire autrement l’Afrique

L’esthétique, une merveilleuse quête

La créativité citoyenne

Intervention aux Nuits 2002    (12'42")

Débats     (16'05")

Lueur d’espoir

  Un monde meilleur est à venir. Nous devons tous en être les artisans ainsi que les citoyens de plein droit : femmes et hommes, du Sud et du Nord. Tel est le sens de la résistance des peuples qui vient contredire, avec force et éloquence, le paradigme dominant. Telle devra être l’essence des alternatives à explorer et à promouvoir, de par le monde. Tel est enfin, le message d’espoir que nous, peuples dépossédés, surendettés et enchaînés, attendions depuis longtemps, très longtemps.

Ce monde d’espoir qui est à venir, fait appel à une Afrique qui est à imaginer, à bâtir et à assumer.  La mémoire, la créativité et l’engagement citoyen sont donc à l’honneur. Nous, chercheurs, écrivains, cinéastes, dramaturges, danseurs,  conteurs, chanteurs, musiciens, peintres, - qui souffrons intérieurement le martyr au regard de l’état de déliquescence des lieux, pouvons et devons entrer en scène pour revendiquer et assumer notre rôle dans la réhabilitation et la reconstruction de notre continent.

« Voici venu le temps de se ceindre les reins, comme un vaillant homme », indiquait Aimé CESAIRE, il y a quelque cinquante ans. Cette interpellation, belle et cependant grave, n’a pas pris une seule ride. Nous la faisons nôtre au chevet de l’Afrique malade parce que surendettée et surexploitée, afin qu’à jamais cessent l’irresponsabilité, l’impunité et l’arrogance culturelle.

       

Devoir de lucidité

 L’engagement citoyen dont il s’agit va de pair avec une nouvelle prise de conscience et une profonde connaissance des causes véritables des maux qui rongent l’Afrique. L’énorme fardeau de la dette extérieure en est une et non des moindres. Le manque d’éclairage et de transparence est total au niveau des populations tant sur les mécanismes qui ont engendré cette dette extérieure et qui continuent de l’alourdir que sur le prix qu’elles sont en train de payer du fait de cette situation. La confiscation de l’information par les gouvernants et les institutions internationales de financement sur les modalités de paiement du service de la dette et d’octroi de nouveaux emprunts et une violation des droits politiques des Africains ainsi qu’une grave entorse au processus de démocratisation.

Nous revendiquons notre droit à l’information sur la dette extérieure de l’Afrique et plaidons pour  son annulation immédiate et totale, sans autres compromis et compromissions, sur des bases claires et concertées avec la société civile.  

       

"Co-opération" et co-responsabilité

  Le fait que l’Afrique abrite à elle seule 34 des 49 pays les moins avancés ( PMA), au nombre de 25 en 1971 en dit long, tant sur la nature erronée des réformes économiques et structurelles auxquelles elle est soumise que sur le caractère pervers de l’aide publique au développement. Cette réalité n’interpelle pas que les décideurs africains. Elle plaide pour la co-responsabilité et davantage d’éthique tant dans l’interprétation des faits que dans les prises de décisions. L’omniprésence et l’ingérence des acteurs extérieurs, financièrement puissants et influents dans le jeu démocratique, en Afrique, en même temps qu’elles encouragent l’impunité chez les gouvernants, fragilisent et marginalisent la société civile africaine.

En éveilleurs des consciences, nous plaidons pour la co-responsabilité et dénonçons  l’ingérence économique et politique quand elle contribue au pillage et à l’asservissement de l’Afrique.  

       

Penser, lire et dire autrement l’Afrique

  Misérabiliste et condescendant, le discours dominant sur l’Afrique est trompeur et démobilisateur. Il occulte le lien entre dette extérieure, programmes d’ajustement structurel, appauvrissement et conflits armés et érige les causes des maux du continent en solutions. Les taux prétendument élevés de la croissance économique que les bailleurs de fonds saluent, vont de pair avec la détérioration du pouvoir d’achat, la baisse des taux de scolarisation et de la qualité de l’enseignement, des difficultés d’accès aux soins de santé, à l’eau potable et à un environnement salubre. Cette corrélation entre réformes économiques extraverties et souffrances humaines, qui est clairement établie, doit être connue de tous les Africains et servir d’argument majeur dans la reconstruction de l’Afrique. Nous avons foi en notre continent et en ses richesses naturelles. Elles sont matérielles et immatérielles et ne demandent qu’à être explorées et exploitées de manière judicieuse dans l’intérêt du plus grand nombre. Mettons l’Afrique à l’abri d’autres émeutes, conflits armés et déplacements massifs de population en faisant jaillir la lumière sur les erreurs commises ainsi que sur les alternatives crédibles à promouvoir.

L’éthique, une exigence morale et politique

 L’éthique qui fait aussi bien défaut dans les rapports entre créanciers et débiteurs que dans les relations entre gouvernants et gouvernés n’est pas une simple question de rhétorique sur la bonne gouvernance et les droits de l’homme. Il s’agit de principes moraux vitaux dont dépend l’existence de centaines de millions d’innocents qui paient de leur santé et de leur vie pour les décisions erronées économiques et politiques erronées et irresponsables prises en leur nom par d’autres en leur nom. L’éthique devra prendre corps et forme à travers la participation effective et responsable de tous les citoyens en l’occurrence les femmes, les jeunes et les populations rurales à la gestion, l’allocation et l’utilisation des ressources y compris les nouveaux emprunts. Si la classe politique - parti majoritaire comme opposition- refuse ou hésite à instaurer un débat de fond sur l’endettement et la nature cynique des réformes économiques, c’est pour pouvoir continuer à contracter de nouveaux emprunts et à les utiliser en toute impunité, à l’insu des populations.

Nous revendiquons notre droit de regard et de contrôle citoyens pour davantage de rigueur et de sens du bien commun dans la gestion de la vie politique et économique.

       

L’esthétique, une merveilleuse quête

  En même temps que nous faisons de l’éthique une exigence, tant en matière de reconstruction de l’Afrique que de co-opération bilatérale et multilatérale, nous pouvons et nous devons cultiver l’esthétique. Les emprunts, souvent faramineux et injustifiés ont été également mal utilisés, lorsque au-delà de la comptabilité, on considère la qualité, l’ancrage culturel et la créativité. Le monde unipolaire qui séduit bien des esprits en Afrique, accouche d’un environnement anonyme, froid et cependant coûteux.

  L’enjeu culturel, dans ce contexte de surendettement, d’appauvrissement et d’aliénation, ne se résume donc pas à la reconnaissance et au respect de la diversité. Pour les peuples déshérités et exclus, la culture qui confère un statut ainsi qu’une identité, est une source inépuisable de réponses dans laquelle ils peuvent et doivent puiser pour résister mais aussi pour réinventer un monde véritablement humain parce que pluriel et multipolaire.

  La colonisation se voulait une œuvre de « civilisation » et « d’émancipation » « des peuples sans histoire ni cultures ». Si elle avait été combattue en tant que telle, avec la conviction et l’obstination nécessaires, elle n’aurait pas eu la latitude de renaître de ses cendres et les efforts successifs de libération - les indépendances comme le processus de démocratisation - ne seraient pas, aujourd’hui dans l’impasse. Le projet néolibéral relève, lui aussi – il ne faut point s’y tromper - de la même arrogance culturelle. Elle doit être interprétée en tant que telle. Les programmes d’ajustement structurel qui en jettent les bases, participent à la déconstruction, à la déculturation et à l’aliénation. La démocratie néolibérale qu’ils prônent, fait du citoyen, un consommateur de biens et de services mondiaux, sans autre histoire que celle que les maîtres du monde veulent nous conter, en polluant en toute quiétude quand il s’agit de nos pays.

A l’utopie des possédants – la mondialisation néolibérale - qui justifie la  mise à feu et à sang de notre continent, nous opposons une vision solidaire et fraternelle qui nous réconcilie avec nous-mêmes et avec le monde  

       

La créativité citoyenne

   Des écrivains et des poètes ont, par le passé, démontré, que l’investissement culturel et artistique est un précieux recours dans la réhabilitation du regard qu’un peuple peut porter sur lui-même, sur le passé,  le présent et l’avenir. La négritude était une esthétique et l’engagement des intellectuels envers l’Afrique, une éthique. La nouvelle prise de responsabilité, de position et de parole qui s’impose à notre génération de créateurs, a davantage de chance d’aboutir en raison du caractère planétaire que la résistance est en train de revêtir. Seattle et Porto-Alegre sont parmi les temps forts de ce mouvement social mondial. Nous -écrivains, cinéastes, dramaturges, danseurs, couturiers, musiciens, peintres- prenons l’engagement de répondre présents partout où  il est question de réhabilitation, de reconstruction et de la renaissance de l’Afrique sur des bases nouvelles et conformes aux intérêts des plus démunis. L’association des créateurs africains pour l’Ethique et l’Esthétique ( ACRAEE) est ce parti pris délibéré pour l’espoir et la créativité.

 Un monde meilleur est à venir. 
Il est à imaginer, à construire et habiter, ensemble. 
Nous en sommes les artisans et les citoyens.