L’actualité des polyphonies albanaises, par Gérard Alba
Lorsque les groupes de
chanteurs Labë se produisent en Europe, le public remarque surtout les
costumes traditionnels et la mise en scène figée. La langue étant rarement
connue, le texte et sa portée restent secondaires. Dans quelle mesure ces
chants a capella appartiennent-ils à une musique ancienne désuète ? S’agit
il d’un spectacle folklorique ou de la représentation d’une musique
populaire, bien vivante dans son pays, sa région ?
Quand on arrive dans le pays, il ne se passe guère de temps sans qu’on
entende l’une de ces mélodies aux entrelacs savants : le chauffeur de taxi
glisse dans l’autoradio déficient une cassette de polyphonies remplacée
ensuite par de la musique instrumentale albanaise ou une cassette italienne
ou américaine (piratée bien sûr).
Dans les rues et les marchés, les transistors plus qu’usés des vendeurs de
cassettes audio (et vidéo-enregistrements de concerts) crachotent les
mélodies appréciées. La vente et la production d’enregistrements restent
dynamiques : la musique accompagne la diaspora, importante, qui travaille à
l’étranger. Les bistrots, nombreux, signent leur présence par cette musique
qui déborde des terrasses. A la télévision il n’y a pas un jour où, d’une
façon ou d’une autre (souvent en interlude), on n’entende quelque
retransmission de festival « popuklore » ; dans les radios aussi, bien que
le grand vent de « modernité » favorise la multiplication des « robinets à
musique électrique » copiées sur nos pires stations.
La musique représente le pays : elle accompagne toutes les manifestations
culturelles et politiques; dans le sud les chants a capella dominent. Enfin
il y a des rendez-vous réguliers : les festivals (Vlorë, Gjirokaster), les
fêtes nationales et votives où les meilleurs chanteurs se mesurent devant un
public toujours nombreux.
Le concert, face au public, est la mise en spectacle d’une musique vivante
et renouvelée par l’usage privé : les chanteurs assis autour d’une table ou
sur des Qilims (tapis locaux), mêlés aux gens qui les accueillent,
accompagnent tous les rituels familiaux – baptêmes, fiançailles, mariages,
funérailles (chants de femmes) – mais aussi les fêtes communales,
corporatives, ou les fins de chantiers.
Par leur histoire même, les chants ont une valeur ajoutée au signifiant de
leur parole : leur origine historique ou géographique, les circonstances de
leur exécution, les gestes et mimiques, les intentions suggérées ou
secrètes… renouvellent leur impact sur l’auditoire.
J’ai par hasard assisté à une réunion pédagogique du « distrikt » de
Gjirokaster. Le travail achevé, le groupe des directeurs d’établissements se
reforme autour d’une table de bistrot. Sur un ensemble de chants connus de
tous, ils cherchent et trouvent l’harmonie du jour. Ensuite, entre chaque
couplet, ils échangeront impressions et conseils pour parvenir à la
vibration la plus aboutie. L’inspecteur commence, et d’un signe de tête
(ordre ou opportunité) désigne le coupeur de son choix, puis la troisième
voix arrive, et l’ensemble du groupe peut se joindre au chœur (« iso »). La
réunion se poursuit par une improvisation de circonstance sur un air connu,
ensuite s’enchaînent des textes plus « enlevés » parlant souvent d’amour. Il
faut trinquer pour les uns et les autres en levant le verre de raki (eau de
vie de fruits – non anisée). Les libations s’étendent aux amis absents qui
ne peuvent être oubliés dans l’expression de ce consensus. Cette réunion,
qui ne se passe pas sans quelques mises à l’épreuve, quelques affrontements,
entérine un état de la hiérarchie mais permet aussi de la bousculer: au plus
valeureux d’y faire sa place, en se lançant dans une improvisation
humoristique donnant du cocasse à la situation. La moquerie n’épargne ni la
politique, ni le sport. Une joute s’installe, soutenue par les rieurs…
1-Me se ta hodha
sevdane (de quoi suis-je amoureux en toi ?)
"mes pensées vont et s'arrêtent sur tes cheveux portés sur le côté… je songe
à ta robe plissée" LA chanson d'amour, malheureux bien sûr, car elle a
épousé ailleurs; "je suis devenu fou de jalousie et de colère"; Cette femme
dont les cheveux peignés sur le côté masquent et dévoilent le visage porte
toutes les rêveries des hommes en mal d'amour…
2- Minushe me state nure
(Minushe aux sept beautés)
"Avril et mai sont en fleurs mais c’est toi qui les as portées"
Une chanson d’amour, certes pas d’une joie éclatante mais il faut de la
gravité pour exprimer ce qui lie à jamais l’homme à celle qu’il pare de
beauté et de charme jusqu’au septième degré. "Avec ta beauté tu as mis tous
les jeunes gens en peine d’amour". Cette chanson est dédiée à la femme
honorée ce jour là par l’assemblée. Dès ce titre on peut noter la voix "chevrée"
qui fait partie de la troisième voix, et vient en contrepoint du repreneur.
Elle est la marque des Himariotes et Pilouriotes (villes côtières) et
influence tous les chants en leur donnant un cachet très particulier.
3-Ago, Ago, Ymer
Ago "Pourquoi ne manges-tu pas ? Pourquoi ne bois-tu pas de vin ?" Voici une
des plus célèbres ballades épiques (Këngë Krimerie). Lors des combats pour
libérer le pays de l'occupation ottomane, Ymer Ago le Valeureux est fait
prisonnier; il obtient de la fille du Sultan l'autorisation d'aller vérifier
la fidélité de son épouse, puis il revient dans sa geôle. Le Sultan,
impressionné, le libèrera.
4- Mélodi me fyell
(Mélodie de flûte)
Il est important de présenter un morceau joué avec la biflûte, celle même
que l'on peut voir sur les pots de la Grèce antique : cet instrument
pastoral rappelle les origines de l'activité musicale de l'humanité. Un
morceau de flûte crée une pause dans une soirée, parfois les voix viennent
enchevêtrer leur harmonie à cette expression immémoriale.
5- Doli Bejka nga
katundi (Quand Bijka sort du village)
« Trois heures elle va (au devant du troupeau), dansante… Comme elle bouge
bien !
Que la rivière l’emporte ! »
Un poème d’admiration amoureuse, rural : Bijka est le nom donné aux pus
belles brebis !
6- Janines ç'i pane syte
(Ianina qu'as tu vu ?)
Ianina est une ville actuellement dans le nord de la Grèce. Cette ville,
marquée au plus profond de ses édifices, peut témoigner des luttes de
libérations. Histoire de Qelo et son ami qui traversent toute la garde et
assassinent le Pacha. Ces chants (3, 5, 12) font partie d'un cycle
comparable à la Chanson de Roland pour l'histoire française.
7- Kam qene sevdalli per
kenge (j'ai tant aimé chanter)
Il est à noter que l'occupation ottomane est aussi linguistique puisque le
verbe aimer est ici en turc. "Même Dieu ne peut imaginer tout mon chagrin…
j'ai aimé chanté mais je ne suis plus celui-ci".
8- Po vjen lumi trubullo
(la rivière s'est troublée)
"trouble est la rivière, la rivière troublée…" Mauvais présage dans ce pays
où l'eau est abondante et claire, en effet "la mère prie l'onde pour qu'elle
lui ramène son fils". Elle veut embrasser une dernière fois son fils noyé.
Le chant est un Vaj – une lamentation – où les voix évoquent la rumeur des
flots menaçants.
9- Vogelushe – Vogelo
(Ma petite, ma mignonne)
"Attends, attends, je veux te poser une question : veux-tu m'accompagner
avec mon troupeau ?" Eternelle tentative de séduction… entravée "Je veux
bien venir mais ma mère ne le permet pas; attends quand je serai plus
grande"
10- Mélodi me cule
dyjare (Mélodie de flûte)
11- Pret rroba Janak
kauri (Janaq coupe de bien beaux vêtements)
« Il coupe des vêtements, dieux merci ! Si beaux, si magnifiques »
Janaq, c’est Jean : un chrétien, donc. Ses talents de couturier lui
permettent de payer la taxe imposée par les ottomans aux non-musulmans.
L’impôt de l’occupant s’applique aussi sous forme de prélèvement de jeunes
hommes qui deviennent janissaires et de jeunes femmes, lavandières.
12- Kur vije zallit
perpjete (Quand tu me rejoins dans les éboulis)
« Tu sembles être un génie, avec ta robe aux quarante plis »
Encore une chanson d’amour sur l’éblouissante approche de la femme… Attente,
promesse…
13- O Djale I nenes O
Djale (Oh fils de ta mère, Oh mon fils)
"Viens cet été ! Ta mère t'attend pleine de nostalgie… ton épouse a déjà un
enfant et tu ne le connais pas… je ne peux te retrouver, je suis vieille et
ne sais pas nager". Chant d'immigration, les familles traditionnelles sont
mises à mal par les longues absences des hommes qui travaillent à
l'étranger.
14- Te shkembi qe punon
bleta (Dans le rocher où travaillent les abeilles)
Un chant d'amour, pour une fille si séduisante avec sa tresse "tu es aussi
"belle" que Joleka" (combattant élevé au rang de demi-dieu), mais elle passe
et ne me dit même pas bonjour "écarte-toi, laisse-moi la route libre"
dit-elle à l'éconduit.
15- Ate nate s’kishe
dale hena (cette nuit là, la lune n’était pas sortie)
"Ouvre ! Je suis avec des amis…" la mère attendait son fils parti au maquis…
Chant de lutte anti-fasciste. En 1944 les Allemands envahissent le pays et
pourchassent les Italiens qui l’occupaient depuis 1939. La résistance
s’organise…
16- Do filloj duke
menduar (Je commence à chanter en réfléchissant)
"Mes mains tremblent mais je prends la plume pour écrire deux mots sur les
souffrances du pauvres Ismaël Bey". Un autre chant sur le malheur héroïque
de ceux qui secouent le joug de l'occupant.
17- C'u keput nje kembi
mali (Que se détache un bout de falaise !)
"Istanbul, que tombe sur toi le feu !" Malédiction pour desserrer le joug de
l'asservissement. Les voix prennent la tessiture de la flûte dans ses
moments les plus lancinants.
Vranisht kenge polifonike
läbe a été enregistré dans la Collégiale d'Uzeste, le 22 juillet
2002, lors de la Caravane Atypique, en prélude aux dixièmes Nuits
Atypiques de Langon.
Merci à Gérard Alba et Flora Gjini pour avoir permis la rencontre avec
les chanteurs de Vranisht et leur venue aux Nuits Atypiques de Langon.