Ils jouent du pot à lait, des cuillers en bois et de la voix. Le
groupe Romano Drom, né dans les faubourgs de Budapest, a su allier tradition musicale et
nouvelle instrumentalisation. Pour projeter leur culture dans le vaste champ des musiques
du monde. Le deuxième album de cette formation Oláh de Hongrie, produit sous le label
girondin daquí, s'appelle ando foro (dans la ville)
Pas besoin d'être
grand clerc musical pour ressentir toutes les émotions portées par ce groupe de Tsiganes
hongrois dont il faut aller chercher les origines dans les profondeurs de la Roumanie
ancestrale. Arrivés à la fin du XIXème siècle en Hongrie, les Oláhs se sont
installés dans les villes et les villages, au confluent de l'Est et de l'Ouest. Dans les
années 60 nombre d'entre eux quittent leur campagne et leurs métiers traditionnels en
quête de nouveaux emplois à Budapest. Forts de cet enracinement urbain, ils ont
développé une culture, à la fois populaire et joyeuse, dynamique et rythmée, simple et
vivace qui, arrivée jusqu'à nos jours, produit une musique riche et flamboyante.
Antal Kovács
junior, dit Anti, a commencé la musique à l'âge de dix ans. Il passe successivement de
la danse à la mandoline, du chant au tambura, avant de se consacrer à la guitare.
Fondateur avec son père, Gojma, du groupe Romano Drom, il en est aujourd'hui le leader
incontesté. Cette jeune formation vient de sortir son deuxième album sous les couleurs
du label girondin daquí. Une petite maison d'édition discographique dont la spécialité
est de s'intéresser à tous les artistes pétris de talent et de désir scénique. Durant
la tournée du groupe en France, Anti a accepté de raconter cette aventure musicale
promise à un très grand avenir.
Où
allez-vous puiser une telle joie de vivre et de jouer ?
Par essence, la musique exprime la joie de vivre. Sans cet
élément essentiel, il n'y aurait aucun intérêt à la pratiquer. Notre musique est
joyeuse parce qu'elle est entièrement libre, à l'image des Tsiganes. C'est aussi notre
moyen d'évasion. Sans être véritablement composée, elle vient du plus profond de notre
mémoire. Notre musique c'est notre vie ! C'est sans doute pour cela que nous pouvons la
transmettre avec autant de joie et de ferveur. Même les chansons tristes.
Vos
textes semblent assez dépouillés. A quoi cela tient-il ?
Nous sommes là assez proche d'une forme de poésie populaire. La
transmission s'est effectuée de façon orale, génération après génération, d'où
cette relative simplicité dans la formulation des textes. La plupart du temps, il n'y a
pas de véritable lien entre les strophes, nous pouvons ainsi explorer différents thèmes
dans une même chanson. J'ai ajouté à cet important travail de collectage commencé il y
a plus de cinquante ans par des ethno-musicologues fervents, des textes originaux,
touchant à ma propre vie.
Avez-vous
eu besoin de vous emparer de votre tradition ou vous a-t-elle été transmise
naturellement ?
Je ne me suis pas approprié la tradition, je suis né avec. Elle est
en moi depuis toujours. Ce potentiel me permet de travailler sur une matière vivante. Le
répertoire n'étant pas inépuisable, il faut, pour faire des choses nouvelles, créer,
tout en s'inspirant de l'existant, bien évidemment. Soit un répertoire comprenant
quelques centaines de chansons qui, pour la plupart, sont largement utilisées par les
nombreux groupes tsiganes actuellement en activité.
Etes-vous
influencé par des musiques venues d'ailleurs ?
Depuis que je suis tout petit, j'adore la rumba catalane. Pas
seulement parce que c'est de la bonne musique mais aussi parce qu'elle est imprégnée de
la même force que la nôtre. Je me retrouve aussi dans l'expression des guitaristes de
jazz et, depuis peu, dans la musique arabe. Je profite de nos déplacements pour
découvrir d'autres modes musicaux. Ils m'inspirent et me permettent de faire évoluer mon
travail.
Comment
voyez-vous votre futur artistique ?
L'avenir de notre musique est riche. Nous devons toutefois nous
tourner vers le collectage pour ne rien laisser perdre de toutes ces chansons, issues de
la mémoire populaire. Elles sont pleines de force et d'enseignement. Ce serait dommage de
laisser tomber dans l'oubli tout ce patrimoine, ciment de notre communauté. Pour moi,
c'est très important, très excitant, de les retravailler afin de les adapter à la vie
et à la société actuelle. " ATTEINDRE DE NOUVEAUX PUBLICS "
Vous
sentez-vous prisonnier de votre culture et de vos traditions musicales ?
J'ai pu, effectivement, avoir ce sentiment à mes débuts. Je
pense aujourd'hui que la musique tsigane Oláh hongroise à tout autant de sens que
n'importe quelle autre musique dans le monde. A partir de cette identité et en
travaillant sur les arrangements musicaux, j'arrive à ouvrir d'autres portes pour
atteindre de nouveaux publics, sans tomber dans le culte de l'expression traditionnelle
pure et dure.
Les
Hongrois se reconnaissent-ils dans la musique tsigane ou appartient-elle seulement à la
communauté Oláh ?
Cette musique est familière aux Hongrois. Surtout depuis une
quinzaine d'années. Elle fait partie de leur environnement musical mais la barrière de
la langue, -le hongrois et le tsigane n'ont aucune racine commune-, est un frein à
l'appropriation nationale de nos chansons. La traduction mot à mot est très difficile à
réaliser. De ce fait notre mode d'expression est aussi éloigné des Hongrois que des
Français.
Votre
langue maternelle est-elle le tsigane ou le hongrois ?
J'ai d'abord appris la langue tsigane. Ce n'est qu'à l'école
primaire que je me suis familiarisé avec le hongrois. Aujourd'hui les choses ont changé,
comme la plupart des miens, je m'exprime davantage en hongrois. Il faut dire aussi que
l'intégration des Tsiganes au sein de la société hongroise s'est un peu précipitée
ces dernières années. Au moment d'écrire mes chansons je pense en tsigane et il me
serait particulièrement difficile de le faire en hongrois.
Socialement
où en est la population tsigane en Hongrie ?
Hors les murs de la capitale Budapest, 70% de la population
tsigane vit en dessous du seuil de pauvreté. Malgré le fait que nous soyons bien
représentés sur le plan politique, il reste encore beaucoup de racisme à notre encontre
en Hongrie et donc beaucoup à faire pour changer cet état de fait, tirant ses sources
très loin dans le passé. La musique et les chansons sont sans doute un très bon vecteur
pour modifier ce sentiment d'un autre âge.