Sivan Perwer  dans la presse
 

  Nova Mag de mars 2004

Artiste emblématique de la culture kurde, en exil depuis 1976, Sivan Perwer sort sur daquí un live enregistré aux Nuits Atypiques de Langon l'été dernier. Parfaite occasion de découvrir cet artiste à l'envoûtante voix et les sonorités d'une culture mise sous l'éteignoir -en Irak, posséder l'un de ces enregistrements était passible de la peine de mort... S.B.

A l'image d'Un Nusrat Fateh Ali Khan au Pakistan, il est l'idole de tout un peuple réparti sur cinq pays et le plus souvent réprimé, notamment en Turquie. Sivan n'est pas seulement le porte-parole chantant le plus convaincant d'une nation kurde morcelée, il en est l'âme, garant le plus sûr d'un patrimoine toujours en proie à la censure, qu'il n'arrive à déjouer qu'à travers la transmission orale et les enregistrements de disques.   

World mars 2004
Héros artistique d'un peuple éparpillé qui résiste pour sauver sa culture, Sivan Perwer perpétue la tradition millénaire des Bardes du Kurdistan. Le 26 août 1989, sous la grande Arche de la Défense, Isabel Allende, Harlem Désir, l'abbé Pierre, Wole Soyinka et d'autres personnalités sont venus dire leur engagement pour les droits de l'homme, des dizaines d'artistes sont venus le chanter. Parmi eux, Sivan Perwer, chanteur kurde en exil que pratiquement personne ne connaissait dans l'assemblée. "Quand il a chanté Helebeçe, les gens ont été électrisés", dura Kendal Nezan, directeur de l'Institut kurde de Paris, se souvenant de l'effet de surprise intense produit par Sivan Perwer lorsqu'il a lancé son chant puissant, hanté par une sombre douleur : "Halabja hier était encore vivante/Mais aujourd'hui tout est mort. Mon monde mon peuple/J'en appelle à tous les leaders kurdes/Que ceci ne se reproduise jamais/Comme jadis Hiroshima et Nagasaki." Cette chanson figure parmi d'autres enregistrées en public l'an dernier à Langon (à l'occasion du festival les Nuits Atypiques) et à la Sala Ambigu de Valladolid pour cet album, le 26e à l'actif de ce chanteur exceptionnel.  Patrick Labesse   

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Libération - 19 mars 2002
Sivan Perwer, 46 ans, monument de la chanson kurde, souvent interdit en Turquie, en exil depuis 1976.

Il veut n’être rien d’autre qu’un dengbêj, littéralement « une voix qui dit », un de ces bardes conteurs itinérants qui, comme ses ancêtres, parcouraient les montagnes et les hauts plateaux du pays kurde transmettant de génération en génération la mémoire d’un peuple. « Grâce aux chansons, les Kurdes se souviennent du fait que Saladin était des leurs », souligne volontiers Sivan Perwer qui, lui, sillonne l'Europe chantant pour les siens dans les salles polyvalentes des périphéries de Düsseldorf, Hambourg, Malmö, Strasbourg ou Paris. Il lui arrive aussi de donner des récitals au Théâtre de la Ville pour un public différent, mais tout aussi fasciné par cette voix chaude, sensuelle, incantatoire qui évoque les tragédies et les espoirs de kurdes – au moins 30 millions de personnes – toujours écartelés entre la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran. « Je crois que comme artiste je suis recordman de l’exil. Depuis 26 ans je n’ai pu revoir ma terre natale et mon village près de Urfa », explique le chanteur. Toujours, il est accompagné de deux ou trois amis ou musiciens de son groupe qui lui servent de gardes du corps car son parler vrai et son indépendance lui valent une haine tenace de certains groupes politiques kurdes. Quand il se promène dans les petites rues du IXe ou Xe arrondissement, fief de la diaspora kurde parisienne, les visages s’éclairent d’un sourire de connivence. Certains l’arrêtent et l’embrassent. D’autres n’arrivent pas à croire que c’est bien lui. Aux yeux des siens, Sivan Perwer représente en effet une espèce de monument national.

« Pour une population qui souvent ne sait ni lire, ni écrire dans sa langue, la musique représente quelque chose d’essentiel et d’immédiat », explique le chanteur, né dans une famille de paysans très musiciens. C’est évidemment en musique que les Kurdes célèbrent chaque 21 mars le Newroz, le nouvel an, fête du feu et de la renaissance. Chaque année, ce barde aux semelles de vent donne à cette occasion un grand concert. « Viscéralement kurde, Sivan Perwer est le symbole de la flamme identitaire qui brûle le cœur des citoyens de cette nation sans Etat », explique Kendal Nezan, président de l’Institut Kurde de Paris. L’écrivain Yachar Kemal, le plus célèbre romancier turc, lui même d’origine kurde, ne cache pas son admiration pour le chanteur. Il n’y a pas une famille kurde qui ne possède au moins quelques-unes de ses cassettes audio qui circulent le plus souvent sous le manteau. En Turquie, ses chansons sont tolérées mais souvent interdites, notamment quand les autorités les jugent trop politiques. « Dans les moments difficiles, on enterrait ses cassettes dans le jardin après les avoir soigneusement enveloppées dans des sacs plastiques », raconte un Kurde d’Istanbul. En Syrie comme en Iran, Perwer est tout aussi suspect que ses chansons. Dans l’Irak de Saddam Hussein, le simple fait d’être en possession de l’une de ses cassettes est passible de la peine de mort. En revanche dans la zone autonome kurde, créée au nord du pays après la guerre du Golfe sous protection de l’ONU, il est accueilli a chacune de ses tournées par des foules enthousiastes de dizaines de milliers de personnes, sous les youyous des femmes et les applaudissements – ou les tirs en l’air – des hommes. Tous dansent inlassablement jusqu’à la fin du concert qui ne dure jamais moins de trois ou quatre heures.

Ses textes ne sont pas des proclamations militantes. Il interprète un répertoire traditionnel, des ballades ou des poèmes. Il chante les travaux et les jours, les montagnes et les fleuves du pays kurde, mais aussi les innombrables révoltes écrasées dans le sang qui ont jalonné l’histoire de son peuple. L’une de ses chansons les plus célèbres commémore le massacre de Halabja en 1988, où des milliers de villageois furent victimes des armes chimiques de Saddam Hussein. Musicien engagé, Sivan Perwer l’est au premier chef parce qu’il chante et a toujours chanté en kurde. En Turquie, cela signifie un défi ouvert au pouvoir. « C’était comme mettre une chemise enflammée, mes auditeurs étaient stupéfaits de cette audace », raconte Sivan Perwer qui avait commencé à pousser la chansonnette au début des années 70, s’accompagnant d’un luth alors qu’il étudiait les mathématiques à l’université d’Ankara. Les groupes d’extrême gauche marxiste-léniniste, alors tout-puissant dans la fac, appréciaient peu ce « nationalisme petit-bourgeois ». Mais dans la famille Perwer, on s’est toujours senti kurde en priorité. « Souvent les gendarmes faisaient des descentes et des perquisitions à la maison, parfois mon père réussissait à partir à temps et à se cacher dans les champs. D’autres fois il était arrêté, et revenait quelques jours plus tard le visage tuméfié » se souvient le chanteur. La voie était toute tracée. Ses chansons lui valent ses premières interpellations et ses premiers passages à tabac. « Je vivais dès lors dans une semi clandestinité, mais je savais qu’il était impossible de continuer comme ça longtemps », raconte Sivan Perwer, qui en juillet 1976 décide de quitter le pays. Il passe clandestinement en Syrie, puis de là gagne l’Allemagne. Il y reste jusqu’en 1983 puis il s’installe en Suède avant de revenir en Allemagne. Son seul fils, lui est en Angleterre.
En exil, il a complété ses connaissances musicales, puis il est devenu chanteur professionnel. Peu à peu, il s’impose comme un symbole. « C’est le peuple qui m’a fait, car il sentait que je me donnais totalement ».
                                                                                                                                                       Marc SEMO