TRIO EL ARABI/ LEFEUVRE/ DELGADO
Riyâd Al-Ubb "Jardin d'amour"
Interview réalisée par Gérard Coma

   

Une histoire de rencontres El Arabi, Pascal Lefeuvre et Luis Delgado ont rassemblé dans cet album toutes les musiques qu'ils aiment. D'où cet intitulé très prometteur de "Riyâd Al-Ubb " (Jardin d'amour) pour un lieu habité de matière musicale et de répertoires longuement travaillés.
     Riyâd Al Ubb est la rencontre de l'Orient et de l'Occident, des musiques savantes et populaires. Pour ces trois artistes, aux parcours fort différents mais portés aujourd'hui par des valeurs artistiques communes, ce disque est comme une pierre, une balise. Une fierté, marquant l'accomplissement d'un travail mené sur plusieurs années.
    L'œuvre n'en est pas pour autant terminée, elle se poursuit au travers d'un spectacle. Pascal lefeuvre, joueur de vielle à roue depuis plus de vingt-cinq ans, se dit particulièrement heureux de cette réalisation. Il raconte cette aventure.

Comment vous êtes vous rencontrés ?
     C'est une longue histoire. Elle a débuté en 1998 avec le spectacle "Luz de la Méditérania". Ma rencontre avec El Arabi, par l'intermédiaire de Luis Delgado, a eu lieu à ce moment là. J'avais croisé Luis quelque temps auparavant dans divers festivals en Espagne. Il était président de l'association espagnole de vielle à roue. A ce titre, il m'a fait venir pour un stage. Nous avions déjà, à l'époque, eu l'idée d'enregistrer un disque en duo "Sol y Sombra". Tout le travail que nous avons effectué depuis cinq ans avec El Arabi nous avons voulu l'affûter, l'affiner. Il s'agit vraiment de la rencontre de la vielle à roue avec cette musique arabo-andalouse que j'aime beaucoup. C'était important pour moi que d'accompagner un chanteur soliste avec Luis Delgado aux percussions. En effet, dans ce travail, les percussions sont, pour le rythme de l'ensemble, un élément vital. Je suis très fier et très heureux d'avoir accompagner El Arabi sur ce disque.

Comment arrive-t-on à réaliser cette association entre la vielle à roue et la musique arabo-andalouse ?
     Il n'y a aucun problème. La musique arabo-andalouse est faîte pour la vielle à roue, mais nous ne le savions pas. Cela a été une véritable découverte. Ces deux univers ont chacun mille ans d'histoire, autant la musique que l'instrument. Du fait de la différence de civilisation et de religion, la vielle n'a pas fait partie de l'instrumentaire andalou. Et voilà ! Il a suffi que l'on essaye pour se rendre compte du bien fondé de la démarche.

Concrètement, comment le travail s'est-il articulé dans ce projet pas facile à mener si l'on tient compte des distances vous séparant les uns et les autres ?
     Nous travaillons beaucoup sur cassette, à partir d'enregistrements. Mais nous arrivons à nous voir assez souvent, El Arabi vient en France tous les deux mois environ. Au fil de ces rencontres nous avançons assez régulièrement, pierre après pierre, morceau après morceau. C'est, pour nous tous, un véritable apprentissage collectif, alliant les techniques orale et écrite.

Quel est le parcours artistique d'El Arabi ?
     Il a le cursus classique du chanteur soliste arabo-andalou. Depuis son plus jeune âge il a été formé à cette discipline, en passant par tous les stades de la formation à la manière arabo-andalouse qui présente cette spécificité d'être strictement orale. El Arabi ne lit pas la musique, par choix délibéré. Pour protéger sa mémoire intacte en quelque sorte et garder l'ensemble de son répertoire en éveil. Quand tout est dans les bouquins c'est facile, il suffit de tourner les pages pour retrouver la partition.

Vous a-t-il fallu, aux uns et aux autres, faire des concessions pour arriver à une partition commune ?
     Dans une rencontre chacun fait une part du chemin ; chacun faisant le plus de chemin qu'il peut, selon ses moyens. Une des barrières reste la langue, c'est à dire la compréhension du texte. Pour apprendre complètement la musique arabo-andalouse, il faudrait pouvoir chanter en arabe. Cette limite ne me permet pas d'intégrer totalement cette musique.

L'instrument vielle à roue a-t-il beaucoup gagné dans cette nouvelle relation musicale ?
    L'instrument… Je ne peux pas répondre à sa place. Mais pour moi oui ! Beaucoup. Cela a changé énormément de choses. Et des points fondamentaux ! A propos de techniques de jeu pour l'instrument notamment. La musique andalouse à cela de merveilleux qu'elle associe parfaitement la mélodie et le rythme. Cela nous oblige à une technique d'indépendance entre les deux.

Comment ce travail est-il perçu par les autres vielleux ?
     Il faut leur poser la question… Les musiciens que j'ai pu rencontrer, dans les différents stages que j'anime ou au sein du Vielistic orchestra, trouvent cela plutôt intéressant. Au delà de cette simple considération, il faut savoir que la musique arabo-andalouse est très utile à la pédagogie. Dans un orchestre de musique arabo-andalouse par exemple, tout le monde peut jouer, du musicien le plus modeste au plus grand soliste.

Et le public, celui de la vielle à roue, comment réagit-il ?
     Dans notre propos, la vielle à roue n'est qu'un instrument. Ce qui est important c'est la musique que nous cultivons ensemble. En concert je souhaite que les gens oublient qu'il s'agit de vielle à roue pour ne plus entendre que la musique.

L'à priori par rapport à votre instrument est encore fort. Cette expérience peut-elle modifier cette image d'instrument traditionnel exclusivement voué à une musique régionale ?
     Vous m'auriez posé la question il y a dix ans j'aurai eu une réponse militante. Aujourd'hui je ne sais pas… Je joue de cet instrument pour moi-même et pour le public. Quant à savoir si cela va changer l'image de la vielle à roue… Je ne suis pas préoccupé par cette question. Je n'ai pas d'image à défendre, je joue, je suis interprète.

Par rapport aux relations Islam Occident liées à une actualité brûlante, comment vous situez vous et comment articulez-vous votre travail ?
     C'est important c'est vrai ! Notre travail a pris une signification qui nous convient très bien. La musique est sûrement le meilleur ambassadeur pour la paix dans le monde. Tout rapprochement de culture, connaissance de l'autre, ne peut être que bénéfique. Nous œuvrons à cela et les récents points d'actualité nous en ont fait prendre un peu plus conscience.

Pourquoi avoir choisi daquí comme maison de production ?
    Parce qu'ils sont des voisins et qu'ils se passionnent pour ce qu'ils font. La proximité permet d'établir un suivi très étroit dans la réalisation du disque. C'est important de travailler en collaboration et en bonne amitié, avec des gens que l'on connaît. Nous avions tout intérêt à travailler avec daquí comme j'espère que daquí a eu raison de travailler avec nous.